Presque cachées sous des toits de paille et de chaume, les maisons des muzhiks russes se rassemblaient, tels des poussins avec leur mère, autour de petites églises en bois voûtés de dômes en forme d'onion. Loin de Moscou et de Kiev, mais en lien direct avec le ciel, ceux-ci qui vivaient sous des poires sèchés suspendues au plafond dans la pénombre invoquaient le nom de Christ. Et par ce biais, ce que Christ voulait d'eux prenait de plus en plus d'importance, tandis que les exigences de l'église de Russie et de l'état passait en seconde place.
Depuis leur enfance, les muzhiks avaient toujours vécu dans la méfiance de ce qui se passait à Moscou. « Vis, vis, jusqu'à ce que Moscou s'empare de toi ! » avaient dit leurs parents et leurs grand-parents. Donc maintenant, quand un grand nombre d'entre eux furent séparés de l'église d'état de Moscou, ils n'eurent pas de regret. Appelés Raskolniki (séparationistes) ou « non-conformistes » par les autres russes, ils commencèrent aussitôt à vivre comme ils pensaient que les Chrétiens devraient vivre. Ce qui n'était pas partout la même chose. Mais partout, cela suscita sur eux la colère des autorités de Moscou, de sorte que vers le milieu des années 1660, « l'année de la bête, » les tzaristes toturaient et battaient publiquement des vieux-croyants de Kiev et Smolensk à Ryazan, Kazan, Yaroslav, Saratov, Novgorod, Pskov, et Tver. Partout, ils détruisaient maisons et villages et exilèrent les familles en Sibérie. Mais une telle persécution ne faisait que confirmer ce que beaucoup croyaient : L'église de l'état était devenue une institution de l'Anti-Christ.
Avvakum
Un grand nombre des vieux-croyants étaient des paysans sans éducation. Mais pas tous. Une exception notable était Avvakum Petrovich, un dirigeant reconnu dans l'église Orthodoxe, qui avait été le compagnon et co-ouvrier de Nikon. Avvakum avait grandi dans le village de Grigorovo, près de Nizhny Novgorod (là d'où venait Nikon), et avec Nikon, il s'était joint aux Gardiens de la Piété. Mais tandis que Nikon cherchait le pouvoir et le prestige terrestre, Avvakum souhaitait plaire à Christ, coûte que coûte.
Avant sa première ordination comme dyachok à l'âge de vingt-et-un ans, Avvakum choisit comme femme Nastasya Markopvna, une pauvre orpheline. Elle fut pour lui une compagnone fidèle et patiente, le soutenant quelle que fût l'opposition que lui ammena sa non-conformité au monde.
L'une des premières occasions de conflit se présenta lorsque Vasily Sheremetev, un boyar haut-placé, descendi la Volga. Les gens de Grigorovo, et Avvakum avec eux, montèrent à bord son navire pour le saluer. Voyant que c'était un homme religieux, Vasily ordonna à Avvakum de bénir son fils Matvey. Mais Avvakum ne pouvait pas obéir. « Comment pui-je prononcer une bénédiction sur un homme qui a rasé sa barbe, changeant ainsi délibérément la façon dont Dieu l'a créé ? » demanda-t-il.
Vasily Sheremetov fut ébahi. « Tu prends sur toi de me désobéir ? » entonna-t-il. « Pour cette offense, tu seras jeté dans la rivière ! »
Heureusement, personne n'accomplit les ordres du boyar. Mais en l'espace de quelques années, Avvakum se trouva emprisonné, puis exilé avec sa famille à Tobolsk en Sibérie, pour avoir résisté les réformes de Nikon. Quand ils détectèrent son influence même à cette distance, les autorités russes l'envoyèrent le plus loin possible – à Dauria, au bord de la Mongolie. Là, le gouverneur de la région, Afanasy Pashkov, fit tout son possible pour empester les vies d'Avvakum et de sa famille. Il tortura Avvakum, le gardant souvent enchaîné dans la prison et le battant sévèrement. Deux des enfants d'Avvakum moururent de faim, mais il n'abandonna pas ses efforts pour suivre la voie étroite. Partout, il avertit les fidèles de n'avoir aucune relation avec l'église déchue de Nikon.
« Quand le prêtre vient asperger votre maison d'eau sainte, » leur dit-il, « suivez-le simplement pour l'évacuer avec un balai. Et s'ils vous forcent à venir à l'église, continuez tranquillement à murmurer votre prière à Jésus ! »
« J'ai continué à précher »
Afin d'essayer de réconcilier Avvakum avec l'Eglise Orthodoxe et de se défaire ainsi d'un adversaire redoutable, Nikon le rappela à Moscou en 1663. Tandis qu'il traversait le pays en direction de la capitale, Avvakum ne pouvait que constater l'application vigoureuse des réformes de l'église d'état. Il écrivit dans son journal :
Je me demandais tristement si je devrais continuer de prêcher ou m'échapper quelque part pour protéger ma femme et mes enfants, qui m'étaient très chers. Pui ma femme s'approcha de moi et me demanda doucement, « Pourquoi es-tu si triste ? » Je lui expliquai à quoi je pensais, et lui demandai, « Que dois-je faire ? Devrais-je parler ou me taire ? » Elle répondit, « Comme tu parle étrangement ! Les enfants et moi ne te bénissons-nous pas, et ne sommes nous pas avec toi ? Prêche la Parole de Dieu et arrête de nous plaindre. Nous resterons ensemble tant que Dieu le veut. Si on nous sépare, souviens-toi seulement de nous dans tes prières. Christ est assez fort pour s'occuper de nous ! » Je la remerciai, ayant les yeux ouverts de mon aveuglement, je continuai à prêcher dans les villes sur ma route, pour dénoncer l'hérésie de Nikon.Concernant son arrivée à Moscou, Avvakum écrivit :
Le tzar et les boyars m'acceptèrent comme un ange de Dieu.... Ils m'offirent les plus hautes positions que je puisses souhaiter... à condition que je m'unisse à eux dans la foi. Mais je considérai tout cela comme des ordures, afin de rester avec Christ, me souvenant de la mort et que toutes les choses terrestres passent.Suite à l'échec de sa tentative de gagner Avvakum à sa cause, Nikon l'exila avec sa famille vers le grand nord, dans la région de Mezen, où il resta jusqu'en 1666. Cette année-là (« l'année de la Bête »), Avvakum apparut pour la dernière fois en Russie centrale. Nikon l'appela devant un conseil qui le condamna, et tous les vieux-croyants avec lui, comme étant des hérétiques de la pire sorte. Puis il envoya Avvakum et trois autres croyants non-comformés, Lazar, Yepifany et Fedor, à qui on avait déjà coupé la main droite et arraché la langue, vers la redoutable prison sousterraine à Pustozersk. Avvakum écrivit :
C'est étrange comme ils [l'église d'état] ne pensent pas à discuter des choses. Non, ils ne pensent qu'à utiliser le feu, le fouet et la potence pour nous ammener à leur foi. Lequel des apôtres a jamais enseigné une telle chose ? Je n'en sais rien. Le Christ que je connais n'a jamais enseigné que le feu, le fouet et les liens sont des instructeurs dans la foi... C'était le prophète Tatar Mohammed qui écrivit : « Notre devoir est de trancher avec l'épée la tête de ceux qui refusent de se soumettre à notre tradition et à nos règles. »Durant les quatorze ans où Avvakum et ses amis languirent dans la prison de Pustozersk, des vieux-croyants de par toute la Russie firent la longue route pour venir le voir. Puis, en 1682, après avoir exhorté une grande foule qui s'était rassemblée pour pleurer et prier, Avvakum se laissa enchaîner à un poteau. Lazar, Yepifany et Fedor endurèrent le même traitement, et ils mourrurent ensemble en se criant des encouragements les uns aux autres parmi les flammes.
L'Antichrist en personne
Huit ans après la mort d'Avvakum, Pierre, le fils du Tzar Alekseï, prit le contrôle de la Russie. A l'âge de dix-huit ans seulement, c'était devenu un géant de presque deux mètres de hauteur. Fasciné de navires et d'exploration, il était maladroit quand il parlait. Ses yeux se lançaient de part et d'autre, et ses grandes mains semblaient vouloir tomber sur quelque chose
Nouvellement marié et avec ses serviteurs fermenent maitrisés, Pierre se plaisait à être tzar. Mais il voyait sa position comme bien plu qu'une occasion de vivre une vie confortable. Il aspirait à la grandeur personnelle, et il voulait aussi que la Russie soit grande. En 1697, il voyagea avec deux cent cinquante « Grands Ambassadeurs » vers l'Europe occidentale pour voir comment vivaient les gens modernes. Déguisé en homme simple, il travailla à la Comagnie Hollandaise des Indes Orientales à Saardam. Il visita des docteurs et des avocats, il essaya des téléscopes, écouta des musiciens, assista à de luxuriantes réceptions (où il choqua une fille allemande lorsqu'il la souleva par les oreilles pour mieux l'observer), et à une session du Parlement à Londres. Ensuite, durant sa visite à Vienne, il eut bruit d'une révolte en Russie et s'empressa de rentrer.
Pierre ne vint pas à Moscou comme le faisaient habituellement les voyageurs. Il ne visita aucune église et ne rendit pas grâces d'être rentré en sécurité. Le peuple était choqué. Ils étaient plus choqués encore de l'entendre jurer et calomnier, se moquer des traditions saintes, et saisir des hommes respectables pour leur couper la barbe (lors de son voyage vers l'occident, Pierre conclut qu'il était nécessaire et important pour les hommes de se raser).
Il fallut peu de temps pour que les vieux-croyants et les chrétiens « souterrains » des forêts du nord arrivent à une ferme conclusion. L'Antichrist était venu en personne !
Le succès de l'Antichrist
Rien n'inquiétait les vieux-croyants plus que la vitesse avec laquelle Pierre prit le contrôle de la Russie et son succès apparamment illimité. Une chope de bière à la main, portant des chaussures trouées et un chapeau décontracté, on le voyait partout. Parfois il marchait avec ses soldats. Parfois il travaillait avec ses contructeurs de bâteaux, à frapper du marteau ou fendre à la hache.
Pierre portait toujours sur lui une matraque, et nul n'oppose se mettre en travers de son chemin. Il s'en servait libéralement, même sur ses meilleurs amis. Mais il savait reconnaître les gens intelligents, et ne donnait de promotions qu'à ceux qui le méritaient. « Le besoin a chassé la paresse et m'a forcé à travailler nuit et jour, » écrivit-il. Pierre était le meilleur menuisier de Russie, et forgeron, imprimeur1, dompteur de chevaux, soldat et tsar à la fois.
En 1703, apèrs avoir gagné une guerre de vingt-et-un ans avec la Suède, Pierre entreprit le plus grand projet de sa vie : construire une ville. Sur les bords marécageux de la Neva, une rivière nordique qui se jete dans le Golfe de la Finlande, il bâtit Saint Petersburg, sur d'innombrables pillotis enfoncés dans le bourbier. Environ cent mille ouvriers moururent du froid, de la maladie, du surmenage et des accidents de travail sur le chantier.
Cependant, la famille de Pierre eut peu de bonnes choses à dire sur son succès. Sa femme rafinée et timide, Yebdokiya, ne s'accoutuma jamais à sa nouvelle façon d'être depuis son retour de l'occident. Il s'offensa à ses critiques et l'enferma dans un couvent. Leur seul fils grandit au soin d'autres personnes, et lorsqu'il s'enfuit vers l'Europe occidentale, Pierre le fit ramener et mis à mort en prison.
Les gens pauvres de Russie, les muzhiks, ne voyaient eux non plus rien de bon dans le succès de Pierre. Pour la première fois, ils devinrent des « serfs individuels. » Cela signifiait que les boyars pouvaient s'approprier quelqu'un de n'importe quelle famille et vendre son travail à volonté. Cette nouvelle loi sema la division parmi les anciennes communautés villageoises, et donna de la peine aux familles ainsi dispersées.
Même l'église Orthodoxe n'était pas sûre. Pierre se débarrasa du Patriarche à Moscou et le remplaça par un « Saint Synode, » sous la supervision d'un Oberprokuror (un officier qui servait à donner au tsar un oeil sur l'église).
L'agent de toute méchanceté
Mais de tous les russes, personne ne souffrit plus sous le succès du règne de Pierre que les croyants « sousterrains. » Pierre ne tolérait pas la dissidence. L'idée même que quelqu'un oserait s'opposer à lui le rendait furieux. Les pires fouetages et les tortures les plus lentes ou les plus douloureuses ne pouvaient satisfaire sa vengeance.
En même temps, sous le règne de Pierre, il devint beaucoup plus difficile aux vieux-croyants et à leurs sympatisants de se cacher. Il essaya de faire un ressencement et de faire enregistrer tous les russes. Il fit une loi que toutes les naissances, tous les mariages, et tous les décès, devaient être signalés légalement. Mais de grands nombres refusèrent de s'y conformer.
Se souvenant du ressencement de David et estimant que Pierre était probablement l'Antichrist, les vieux-croyants craignaient la condamnation éternelle s'ils se faisaient enregistrer. « Le Tsar, » comme écrivit l'un d'eux, « est devenu un agent de toute méchanceté et de la volonté de Satan. Il s'est exalté au-dessus de tous les faux dieux. »
Dans cette situation, et particulièrement lorsque Pierre ordonna que tous payent l'impôt personnel et portent un passeport, le compromis devint impensable. Un tract vieux-croyant écrit vers le début des années 1700 disait :
Christ nous a instruits et nous a donné sa loi. Nous gardons ses commandements et notre foi en lui. C'est pourquoi, nous ne nous soumettrons pas au faux Christ [Tsar Pierre Alekseyevich] et lui obéir. Nous refusons de nous faire inscrire dans ses registres, et de prendre part ainsi aux péchés des impies. Au contraire, nous dirons à tous ceux qui veulent être sauvés de s'abstenir à tout prix de le faire.... Nous voyons le mystère de l'Apocalypse se révéler devant nos yeux. Le règne de la première et plus grande bête est établie parmi nous. Il force la terre et tous ses habitants à plier le genou devant Satan et à dire, « Règle notre compte; nous te supplions humblement de nous accorder des passeports. » Puis Satan répond, « Versez donc votre impôt personnel pour la nouvelle année ! Etes-vous sûr de n'avoir plus rien à payer ? N'oubliez pas que vous vivez sur ma terre ! » Vous voyez là le grand gouffre ouvert, prêt à engloutir la race humaine.2
La méchanceté et la foi ferme
Parmi les premiers à tomber dans le « gouffre » du tsar furent les célibataires de Solovets sur la Mer Blanche. Cinq fois ils demandèrent la permission de célébrer leurs offices à la manière des vieux-croyants. La réponse vient en une cohorte envoyés pour les « convertir. » Les célibataires, qui vivaient dans leurs bâtiments communautaires en pierre, verrouillèrent les portes. Mais les soldats ne partirent pas. Ils montèrent la garde pendant plusieurs années, jusqu'à ce que quelqu'un trahisse la voie d'entrée des frères et alors les soldats entrèrent pour pendre, poignarder ou noyer environ quatre cents croyants. Quatorze seulement s'échappèrent.
Mais lorsque le tsar retira à Nikon la charge de patriarche, la situation des vieux-croyants ne s'améliora pas. Le succésseur de Nikon, le Patriarche Ioakim, publia douze articles contre eux. Sous ses lois sévères, ceux même qui donnaient à manger ou à boire à des vieux-croyants devaient être fouettés publiquement. Ceux qui allaient jusqu'à les rejoindre, faire des convertis ou baptiser d'autres personnes, se soumettaient à la peine de mort inconditionnelle – même ceux qui se rétractaient.
Au cours des quelques premières décénies seulement de persécution sous l'église d'état, il est estimé que plus de cent mille vieux-croyants moururent martyrs. Mais plus leurs tribulations augmentaient, plus les russes s'intéressaient. Même les familles riches et les celles des hauts-placés gouvernementaux n'en furent pas indemnes – comme dans le cas de Feodosiya Morozova et Yevdokiya Urusova.
Depuis leur enfance, Feodosiya et Urusova avaient joui des luxes de la noblesse. Toutes deux avaient passé du temps à la cour du tsar. Mais quand elles durent choisir entre l'église d'état et la causse des vieux-croyants, elles abandonnèrent les richesses, le respect, et l'honneur pour souffrir l'affliction avec le peuple de Dieu.
Après avoir été appréhendées, les soeurs survécurent d'incroyables tortures avant d'aboutir dans le dongeon de la prison de Borosk près de Kaluga. Elles y restèrent sans nourriture (les autorités espéraient les forcer à abjurer par la faim) jusqu'à ce que Yevdokiya mourût. Cinquante-et-un jours plus tard, Feodosiya aussi mourut, triomphante dans la foi qu'elle avait choisie.
Déjouer l'Antichrist
Comme les arrestations et les exécutions des vieux-croyants s'accroissaient, environ trois mille d'entre eux prirent refuge sur l'île de Pal sur la lac Onega. Dans ce lieu isolé, loin des villes russes, ils espéraient ne pas se faire remarquer en se cachant dans les bâtiments d'un ancien monastère. Mais ils espéraient en vain. Des troupes du tsar les entourèrent, mirent le feu aux bâtiments, et tous périrent dans les flames.
Etait-ce cet incident, ou simplement la terreur à l'approche des soldats qui convaincut un grand nombre de vieux-croyants que la seule façon d'échapper à l'Antichrist était par la mort ? Suite à ce qui s'était passé sur le lac Onega, de plus en plus de feux brûlèrent au-travers la Russie. Des centaines de vieux-croyants, hommes et femmes avec leurs enfants et leurs parents âgés, se rassembleraient, à l'approche des soldats, dans une maison ou un hangar au toit de paille. Ensuite, avant que les « pouvoirs de l'Antichrist » puissent leur faire quoi que ce soit, ils allureraient la paille. Parmi les flammes dévorantes et les poutres enbrasées qui chutaient autour d'eux, ils chantaient leurs derniers hymnes et priaient Christ, tandis que les soldats observaient, ébahis.
C'est ce qu'ils appelaient « déjouer l'Antichrist, » et avant la fin du règne du Tsar Pierre, des milliers de vieux-croyants ava ient trouvé la mort dans ces terribles feux. Mais au cours de son règne, d'autres choisissaient déjà une meilleure voie de secours.
ls s'échappèrent, comme toujours, vers le désert.
La dispersion des vieux-croyants
A l'est et au sud de Moscou, les vieux-croyants fuirent à travers Voronezh, Saratov et Tambov, le long du fleuve Don et jusque dans les régions de Kuban et de Terek aux frontières perses. Ils fuirent vers les déserts du Kazakhstan et la péninsule de Crimée détenue par les turcs. Mais ils ne trouvèrent nulle part de meilleur refuge qu'au nord de Novgorod et à l'est, au delà des montagnes Ural, dans des forêts apparamment interminables de bouleaux et de pins, dans les ronces, les moustiques, et sous un ciel gris pâle – en Sibérie.
Fuir vers le nord et vers l'est, c'était fuir tout confort terrestre – quelque chose qui n'avait pas beaucoup d'importance pour les croyants russes. Dormir sur la mousse, manger des baies sauvages et des racines, même la tristesse qu'ils éprouvaient quand ils devaient enterrer leurs enfants le long du chemin, tout contribuait à les détourner d'autant plus d'un monde méchant vers les bras de Christ.
Un grand nombre des vieux-croyants étaient des gens simples. « Pas d'instruction, pas d'hérésie, » disaient-ils. C'est sans doute pour cette raison qu'ils comprirent mal certaines Ecritures et firent des erreurs dans leurs prophécies. Ils emmenèrent avec eux, dans le désert, ce qui pourrait aujourd'hui sembler être des traditions inutiles (voire des traces de fanatisme). Mais même leurs adversairers durent reconnaître qu'ils avaient tout abandonné pour Christ. Ils invoquaient le nom de Christ pour être sauvés, et il les bénit.
Il les bénit même de communion fraternelle.
Enseignants du désert
Les Vieux-croyants dans les forêts arctiques ont rapidement rejoint ce qui restait des disciples de Nil Sorsky4 et des Strigolniki qui avaient survécu là pendant des siècles, dans le « souterrain. » Leur entente fut immédiate. Il n'y aucun doute que ces disciples « sans église » ont aidé le nombre grandissant de Vieux-croyants à se sentir à l'aise sans « la succession apostolique » et les rites de l'église orthodoxe. Comme la plupart des Vieux-croyants, les Bespopovsky (« les sans prêtre »), ont commencé à confesser leurs péchés les uns aux autres au lieu d'avoir recours à un prêtre. Les chefs de famille commencèrent à diriger de simples offices pendant lesquels l'eucharistie ou le baptême étaient célébrés, et dans certaines régions, les nouveaux convertis se baptisaient eux-mêmes par triple immersion.
L'église et les Vieux-croyants
Bien en dehors des institutions religieuses, les Vieux-croyants pratiquaient la vraie vie d'église comme ils l'avaient toujours imaginée. Une déclaration de 1723 de la communauté de Vygovsky Raskol près de l'océan arctique la décrit de cette manière :
« Toutes les assemblées, les rituels, les fêtes, les célébrations et les sacrifices [de l'Ancien Testament] furent établis pour purifier les hommes de leurs péchés afin que Dieu puisse intervenir. Mais maintenant, celui qui porte Dieu [le chrétien] ne dépend pas de bâtiments visibles et de sacrifices, d'assemblées et de fêtes humaines. Il n'adore pas Dieu sur cette montagne ni à Jérusalem. Il possède Dieu en lui-même. Il adore dans le pur esprit, devant son pur autel intérieur : sa conscience. Il pleure, non pas physiquement avec ses yeux, mais intérieurement pour la purification de son âme. En montant à sa Jérusalem intérieure, son esprit se réjouit. Son âme, étant spirituelle, offre un sacrifice d'adoration spirituelle. »3Quand on leur demandait où ils allaient à l'église, les Vieux-croyants répondaient « Je suis l'église. » Montrant du doigt leur poitrine, certains ajoutaient, « Ici dans mon coeur est la véritable église. La véritable église ne se trouve pas parmi les poutres et les pierres. Elle se trouve dans le corps humain, dans un vase de chair humaine. »
Les versets du Nouveau Testament qui traitaient de Christ demeurant dans le chrétien, des chrétiens étant le temple du Dieu Vivant, et de tous les chrétiens étant des rois et des prêtres, avaient pour les Vieux-croyants un sens tout particulier. Un théologien a écrit que leur devise aurait pu être Apocalypse 5:10 : « Tu as fait de nous des rois et des prêtres devant Dieu, et nous régnerons sur la terre. »4
Un Vieux-croyant de Pskov a écrit : « La prêtrise de Melchisédek existe parmi nous aujourd'hui. Chaque croyant est un prêtre. » Dans un tract intitulé Contre les ritualistes de l'hiérarchie ecclésiastique un autre a écrit : « La prêtrise spirituelle et sacrementale de Christ appartient à chaque croyant – c'est à dire à tous ceux qui sont devenus saints à travers le don du Saint Esprit. »
Puisque chaque homme était prêtre, les Vieux-croyants (les Bespopovsky) avaient une opinion assez mauvaise de l'hierarchie ecclésiastique autoritaire. Dans un livre publié en secret, L'enseignement chrétien concernant les clés, ils expliquaient que les clés que Christ avait remis à Pierre appartenaient à tout l'église – pas seulement à ses dirigeants. Nikifor Petrovich, un Vieux-croyant, a écrit au début du 19 ème siècle :
« Nous sommes tous au même niveau Nous n'avons pas besoin de clergé. Nous avons tous reçu la même cheirotonin (imposition des mains). Nous faisons notre confession envers Christ dans nos coeurs et nous recevons l'absolution directement de Lui. »Dans un autre écrit provenant du désert de Novgorod, les Vieux-croyants expliquaient les raisons pour lesquelles ils ne faisaient pas partie de l'église russe :
« Le tsar a asservi l'église, et quand les gens parlent de l'église, ils veulent dire le clergé plutôt que la communauté des croyants. »Les Vieux-croyants enseignaient que l'eucharistie était une expérience quotidienne et constante – pas seulement un office religieux avec du pain et du vin. « Un homme qui vit par la sueur de son front prend l'eucharistie chaque jour de sa vie, » disaient-ils. « Et si un homme aime Christ et ses paroles, Christ l'aimera et viendra vivre avec lui. »
L'eucharistie pour eux s'accomplissait pendant toute activité quotidienne – manger, boire, ou travailler – dès l'instant qu'elle se déroulait dans la sensibilité de la présence de Christ. Un officier russe a rapporté une conversation entre un prêtre orthodoxe et un Vieux-croyant au 19 ème siècle :
Vieux-croyant (se dirigeant vers sa cabane) : « Vous voyez, voici mon église. »Prêtre : « Et comment prenez-vous l'eucharistie dans cette soi-disant église ? »
Vieux-croyant (montrant du doigt sa table rustique) : « Voici notre autel où nous prenons l'eucharistie tous les jours. »
Prêtre : « Mais comment pouvez-vous communier à cette table ? »
Vieux-croyant : « Comment ? En quoi ? Eh bien dans le pain de Christ. Voici le pain que Christ nous a donné aujourd'hui ! »
Le peuple du Sauveur
Parmi les Bespopovsky, il y avait un groupe qui habitait au loin dans la taïga sibérienne et qui se distinguait par son Christocentrisme radical. Ils s'appelaient simplement Spasovtsy (de Spas signifiant « Sauveur »). Ils n'avaient ni des dirigeants ordonnés, ni des bâtiments de culte, ni des liturgies écrites, ni des listes de saints.5 Ils disaient, « Notre espérance est dans le Sauveur seul, et dans ces temps difficiles et confus, nous ne pouvons pas nous fier à l'opinion humaine. Nous ne pouvons pas argumenter sur des détails ni nous impliquer dans des débats théologiques. Christ seul est capable de nous sauver ! » Les Spasovtsy acceptaient des convertis venant d'autres groupes chrétiens sans les rebaptiser (ce qui était unique parmi les Vieux-croyants), parce qu'ils croyaient que Christ Lui-même sauve son peuple, et non pas les rituels.
Familles de Vieux-croyants
Les parents parmi les Vieux-croyants mariaient eux-mêmes leurs propres enfants, souvent en tant qu'adolescents, dans la simplicité extrême. Ils posaient au garçon et à la fille quelques questions à la maison, puis leur donnaient leur bénédiction. Dans certains cas, il y avait encore moins de formalités. Ceci horrifiait les Orthodoxes. « Vous vivez dans le péché, » insistaient-ils. « Comment pouvez-vous prétendre être mariés sans avoir reçu le sacrement, ni même avoir vu un prêtre ? »
« Comment Abraham et Sara se sont-ils mariés ? Ou les autres patriarches ? » demandaient en retour les Vieux-croyants. « Leurs enfants étaient-ils illégitimes ? »
Les sociologues russes ont remarqué que les maris d'entre les Vieux-croyants traitaient leurs femmes avec un soin tout particulier, et se l'expliquaient par le fait que n'ayant aucun contrat de mariage, leurs femmes étaient libres de les quitter. Leurs mariages semblaient plus heureux que la moyenne. Les Vieux-croyants voyaient d'autres raisons à cela. Un écrit du 18 ème siècle indique :
« Les infidèles [gens riches, de la classe élevée] considèrent une femme comme un luxe de plus dont ils peuvent profiter. Ils ne voient que sa beauté et cela éveille leur désir. Les gens religieux [les Orthodoxes de la classe ouvrière] considèrent une femme comme une bête de somme. Ils la mettent au travail et la gardent uniquement pour élever des enfants. Mais pour les véritables croyants, la femme c'est l'autre moitié de la race humaine. Nous devons la traiter avec respect et révérence. Nous regardons à sa beauté intérieure. »
Même si beaucoup d'entre eux étaient mariés, les Vieux-croyants considéraient le célibat comme étant une vocation plus élevée, et la recommandaient dans la mesure du possible.6
Communautés de Vieux-croyants
Les réformes du tsar Pierre comprenaient bien plus que l'enregistrement des citoyens et les déclarations de naissances et de décès. Elles comprenaient aussi le partitionnement des terres en propriété privé, l'arpentage précis des terrains et l'enregistrement des actes. Les Vieux-croyants considéraient tout ceci comme étant « l'oeuvre de l'Antichrist. »
Depuis toujours les terres dans un village russe avaient toujours appartenu à tout le monde. Tout ce que les boyars pouvaient réclamer c'était le droit de production et la main d'oeuvre. La terre en elle-même était considérée comme appartenant à tout le monde, au même titre que l'air et l'eau, et dans l'absolu comme étant à Dieu. Les Vieux-croyants qui s'installaient dans les régions arctiques et en Sibérie continuaient de raisonner de cette manière.
Dans des terres vierges, en particulier le long de la rivière Vyg qui coule au nord à travers la taïga entre Archange et la Finlande, ils construisirent des maisons rustiques en rondins de bois. Ils défrichaient puis plantaient des légumes et du blé dans des clairières. Sous la direction de Danilo Vikulin, Andrey Denisov et d'autres, les communautés de Vieux-croyants grandirent pour atteindre des milliers de membres. Ils pêchaient dans le lac Onega. L'hiver, quand l'océan Arctique gelait, les chasseurs atteignaient les îles du Spitzberg et de Novaya Zemlya. Pendant plus de cent ans ils prospéraient comme personne ne l'avait jamais fait en Russie Arctique, ni avant ni après, jusqu'à ce que le Tsar Nikolai I ne les chasse en 1855. D'autres communautés de Vieux-croyants se développèrent en Sibérie et parmi les montagnes Altaï le long de la frontière chinoise.
Dans la plupart des communautés, les Vieux-croyants avaient en commun ce qui est indispensable à tous. Cela comprenait la terre, les lieux de pêche, les pâtures et les dépôts de sel. Les choses qui avaient une utilité personnelle, telle que les maisons, les meubles, les outils, ou les animaux, ils achetaient et vendaient. Étant donné que le numéro d'Antichrist, 666, est contenu dans le terme russe pour employeur, ils reculaient devant l'embauche et le salariat. Dans une communauté qui fabriquait des bottes en cuir, ils se sont arrangé pour distribuer équitablement le bénéfice parmi tous. Dans d'autres communautés, ils avaient une bourse commune.7
Les Stranniki
Un siècle après la fondation des communautés Vygovsky, Yefim Pereyslavsky, un chrétien de Poltava, décida que les Vieux-croyants qui habitaient là8 étaient devenus trop confortables. Prônant la règle des Réchabites et de Jean-Baptiste, il appela à un abandon total de maisons et de terres. Cela débuta un nouveau mouvement passionnant. Dans toute la Russie, des Stranniki (errants) commencèrent à apparaître, avec rien d'autre sur eux que du pain, du sel et de l'eau.
Quand ils entraient dans la Strannitchestvo (la vie errante), les hommes et les femmes abandonnaient tout, y compris leur nom de famille. Même vendre sa Bible pour donner l'argent aux pauvres n'était pas considéré comme extrême.
Pour des raisons pratiques, les Stranniki s'organisèrent en « chrétiens de maison, » ceux qui s'occupaient de maisons et des récoltes, et « chrétiens de la route, » qui voyageaient pour avertir les non-croyants. Les chrétiens de maison ne possédaient pas leurs maisons. A n'importe quel moment ils étaient susceptibles de partir et les quitter. Même pendant qu'ils y habitaient, ils n'avaient pas de verrous, et n'importe quelle personne « de la route » était libre d'entrer et de sortir comme il le souhaitait. A certains endroits, au fond des forêts, les Stranniki dirigeaient des communautés pour s'occuper des enfants des chrétiens de route.
A bien des égards les Stranniki se gardèrent encore plus séparés du monde que les autres Vieux-croyants. Parce que l'argent portait l'image de l'Antichrist (l'effigie du tsar), la plupart d'entre eux refusaient d'en porter, ni même de le toucher. Ils estimaient que prier pour le tsar, ce qui était exigé par la loi russe, était la pire forme de blasphème (demander à Dieu de sauver l'Antichrist) et digne d'excommunication. Avant de lire dans une Bible ou chanter dans un livre de cantiques, ils arrachaient la première page contenant l'imprimatur et le nom du tsar.
Grâce à leur activité missionnaire constante, les Stranniki avaient rapidement des partisans dans toute la Russie. Des villages entiers furent convertis et devinrent des lieux de refuge. Des entrées secrètes furent construites menant dans des greniers, des caves, des placards, ou dans des cachettes sous des escaliers, derrière des murs, sous les combles, ou en dessous du poêle. Dans certains villages de « chrétiens de maison » toutes les maisons étaient reliées entre elles avec des passages souterrains permettant de fuir furtivement.
Le système de communication inventé par les Stranniki était également très impressionnant. Les autorités à Moscou savaient que quelle que soit la loi ou la prononciation faite à la capitale, celle-ci arriverait aux oreilles du peuple par le réseau des Stranniki bien longtemps avant d'arriver par les voies officielles.
L'une des règles les plus respectées parmi les Stranniki était de ne pas mourir sous un toit. Tous les « chrétiens de maison » faisaient le voeux de prendre un jour la Strannitchestvo, et mourir sur la route était un honneur.9
Le témoignage des Vieux-croyants
Les Vieux-croyants étudiaient la Bible et l'enseignaient à leur enfants. Certains d'entre eux écrivaient également des tracts et des livres. Timofey Bondarev a écrit un livre intitulé Une voie fidèle et véritable vers le salut au dix-huitième siècle. Pavel, un moine qui fut converti en Vieux-croyant et écrit La voie royale. Dans un livre écrit à la fin des années 1700, Un témoignage issu des saintes écritures, un Vieux-croyant anonyme expliquait que l'Antichrist était un système, et non seulement un individu. Les hommes et les femmes pouvaient effectivement devenir des « Antichrists » à leur façon, mais le véritable Antichrist était le monde – tout ce qui s'oppose à Christ.
Les Vieux-croyants publiaient leurs livres et les distribuaient avec beaucoup de succès. Mais le témoignage de leurs vies était bien plus connu que leurs écrits.
Même s'ils étaient considérés par certains comme étant des traditionalistes endurcis, les Vieux-croyants n'avaient pas peur de faire des changement s'il le fallait. D'ailleurs ils firent des changements tellement drastiques dans leur manière d'adorer et dans leur structure ecclésiastique que les Orthodoxes furent horrifiés (c'était plutôt eux les « traditionalistes endurcis »). Les traditions qui rappelaient aux Vieux-croyants qui ils étaient et qui ils servaient (Christ) devinrent très précieux lorsqu'ils vivaient dans le désert. En même temps, ils élaborèrent de nouvelles traditions et en ajustèrent d'autres pour correspondre à leur contexte. Ce processus sélectif et très créatif – quoique imprévu – les aida à rester civilisés et unis en tant que peuple.
Les Vieux-croyants portaient des vêtements colorés mais très modestes et démodés. Les hommes portaient des chemises larges qui descendaient jusqu'aux cuisses. Ils ne se rasaient jamais et ne coupaient jamais leur barbe, même quand cela leur valait de payer la lourde « taxe de barbe » introduite par Pierre le Grand. De la plus petite à la plus grande, toutes les femmes portaient en permanence un voile. Elles se confectionnaient des jupes et des chemisiers amples, et l'hiver s'emmitouflaient de fourrures. Pendant la journée, les Vieux-croyants priaient plusieurs fois, tombant sur leur face devant Christ. Si leurs contacts les menaient en dehors de leur communauté, ils évitaient l'échange social avec ceux du dehors, y compris manger, mais parlaient librement de ce qu'ils croyaient.
Les nouveautés, en particulier le tabac, mais aussi les pommes de terre et les tomates (les « pommes d'Eve »), étaient considérées comme suspectes.10 Puisqu'ils refusaient de déclarer les naissances et les décès, beaucoup d'entre eux furent inhumés pendant la nuit dans des champs labourés ou dans une clairière de forêt, sans rien pour marquer le lieu. Mais malgré leurs particularités, même leurs ennemis savaient qu'ils pouvaient compter sur eux. L'ivrognerie, la paresse, et la mendicité étaient quasiment inconnus parmi eux. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, un inspecteur d'état rapporta ceci :
Quand je j'entrais dans la maison d'un paysan et que je commençais à les interroger sur leurs croyances, ils me disaient souvent rapidement, « Nous ne sommes pas chrétiens. »« Qu'êtes-vous donc ? » demandais-je, « Des non-croyants ? »
« Non, » me répondaient-ils. « Nous croyons en Christ mais nous appartenons à l'Église car nous sommes des gens mondains et frivoles. »
« Pourquoi dites-vous que vous n'êtes pas chrétiens si vous croyez en Christ ? »
« Les chrétiens, » me répondaient-ils, « sont ceux qui observent les anciennes croyances. Ils prient différemment de nous, mais nous n'avons pas le temps de les imiter. »
Que sont devenus les Vieux-croyants ?
Les officiers du tsar conduisirent un recensement en 1859, et malgré l'opposition des Vieux-croyants, leur nombre fut estimé à plus de huit millions et demi d'individus. Puis, après la libération des serfs trois ans après, des milliers de muzhiks qui pouvaient alors voyager librement se joignirent aux rangs de la « non-conformité. »
Les statistiques montrent que pendant les années 1860 vingt-cinq mille personnes se sont joint aux Vieux-croyants seulement dans la région de Simbirsk (aujourd'hui Ulyanovsk). En 1867, la moitié de la population (cinq mille personnes) de Petrovsk, près de Saratov, les a rejoint. En 1879 huit mille convertis de religion orthodoxe, musulmane, ou issus de tribus indigènes, ont rejoint les congrégations de Vieux-croyants a Orenburg et Perm. En 1880, leur nombre dépassait les treize millions, et au moment de la révolution bolchevique en 1917, il y en avait sans doute aux alentours de vingt-cinq millions. Sans aucun doute, ce christianisme de « non-conformité » avait une attirance particulière dans les coeurs de beaucoup de Russes.
Harcelés – et à certaines époques farouchement persécutés – les Vieux-croyants ont fini par obtenir une mesure de liberté simplement par leur nombre. Les tsars se lassaient d'essayer de les réprimer, et se débarrasser de ce groupe qui représentait une proportion significative de la population, semblait impossible. En même temps, ce que la persécution ne pouvait accomplir, la corruption et l'apostasie ont partiellement accompli. Deux cent cinquante ans après « l'année de la bête, » on dénombra chez les Vieux-croyants plus de cent trente mouvements et groupes distincts. Dans un certain sens, cela constituait autant une force qu'une faiblesse, dans la mesure où la plupart d'entre eux ne se considéraient pas comme une dénomination indépendante. Les Bespopovtsy et les Stranniki en particulier ne comptaient pas d'hommes officiellement ordonnés, d'autorité centrale, ni de liens institutionnels liant les groupes entre eux. Pendant que certaines communautés apostasiaient ou développaient des idées bizarres, d'autres pouvaient s'améliorer et se rapprocher de Christ.
En 1905 une nouvelle constitution instaurée sous le tsar Nikolaï II a enfin mis un terme à la persécution des Vieux-croyants par l'église orthodoxe. Mais sous le dictateur communiste Yosef Stalin et ses nouvelles lois administratives dans les années 1930, leurs problèmes sont réapparus de plus belle. Cette fois-ci même le grand nord ne leur proposait aucun refuge et seul un petit nombre a réussi à s'enfuir à Hong-Kong en traversant la Chine. Là, les officiers britanniques n'en croyaient pas leurs yeux. Des hommes grands et barbus avec des femmes enveloppées dans des vêtements faits main, avec des enfants blonds habillés exactement comme leurs parents, on aurait dit qu'ils sortaient directement du Moyen-Âge. En partant de Hong-Kong ils sont arrivés au Brésil, en Argentine, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande, dans l'Orégon, et en Alaska.
Partout où ils se sont installés, des groupes centraux ainsi que de constants mouvements de renouveau ont empêché aux Vieux-croyants d'être engloutis dans le monde. Dans les pays libres ils n'ont pas tellement identifié l'Antichrist comme étant un dirigeant ou un système politique, mais plutôt comme étant la télévision, les films, la drogue, le tabac, l'impudicité, et la contraception.
Les Vieux-croyants refusent encore de se raser ou de boire du café. Ils n'utilisent pas d'instruments de musique et les hommes et les femmes se tiennent séparés pour adorer. Ils résistent encore autant que possible à l'engagement légal. La plupart des gens les considèrent comme des Russes incurablement « légalistes » et obstinés, des gens qui rendent difficile la vie des hommes politiques. Mais leur témoignage clair pour Christ et contre l'Antichrist, malgré leurs faiblesses et même leurs erreurs, a inspiré de millions de personnes en Russie. Sans eux, l'histoire de tous les Russes qui les ont suivi sur la voie étroite (Chrétiens de l'Esprit, Stundistes, et Evangéliques) aurait été impensable, et les choses auraient été très différentes pour les gens que les Russes appelaient ...
1 L'un des premiers livres qu'il fit imprimer aux russes fut une traduction du livre de Johann Arndt, Wahres Christenthum.
2 Coneybeare, Les dissidents russes (les prochaines citations de ce chapitre viennent également de cet ouvrage, sauf indication contraire
4 Réponses des habitants des rives
4 Frederick C. Coneybeare
5 Pour cette raison les gens les appelaient couramment les Nyetovtsy (de Nyet signifiant « Non »)
6 Plusieurs groupes de Vieux-croyants considéraient que n'ayant pas d'hommes ordonnés pour effectuer la cérémonie, il valaient mieux ne pas marier leurs enfants. Mais les autres insistaient que le mariage s'inscrivait dans le cadre du premier commandement de Dieu envers l'homme : « Soyez féconds et multipliez » (Genèse 1:28). Ce n'était donc pas sujet au rites de l'église, mais au désir du jeune couple en question, et au consentement des parents.
7 Certains dirigeants parmi les Vieux-croyants, dont Antip Yakovlev de Plyosovsk, Vasily, Ivan et Petrov, enseignaient que tous les biens devaient être en commun. Ils disaient : « Les mots mien et tien sont des jurons. Ils sont à l'origine de tous les maux du monde. » Un grand nombre de croyants les suivaient.
8 Habituellement connu sous le nom de "habitants des rives" car ils habitaient le long des côtes artiques.
9 Si un désastre ou une maladie frappait un chrétien de maison, il demandait à ce qu'on l'amène dehors, au moins dans le jardin, pour mourir.
10 Catherine la Grande a introduit ces légumes en Russie.
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Traduit et mis en ligne par eglisedemaison.com Nous aimerions lire vos commentaires : cliquez ici