L'antichrist


Deux siècles après que Kiev soit devenu « chrétien, » tous les Russes sentaient que quelque chose de noir et de terrible les attendait. Dans les villes isolées des grandes plaines, ils entendaient la nuit le bruit des sabots, annonçant l'arrivée de centaines des cavaliers trapus au visage rond et aux yeux bridés. Personne ne connaissait leur langage sauvage. Mais le son de leurs cris ressemblait à celui des malédictions. Leurs sabres courbés brillaient, et là où qu'ils apparaissaient, le sang coulait.

Pendant l'été de 1240 des centaines de maraudeurs semblaient devenir des milliers. Batu – ici et là on entendait ce mot, ou peut-être ce nom ? Batu – si c'était une personne, qui était-ce ? Qu'allait-t-il faire ?

Ce n'était qu'après les faits que les quelques survivants le savaient.

Batu Khan, petit-fils de Genghis Khan, Tatare « Maître de l'univers » venu de Mongolie, entoura Kiev avec des milliers de cavaliers. Il attaqua, brûla, et tua presque tout le monde.

Alors, avec sa « Horde dorée » (les Tatares mongoliens), il prit le contrôle de la Russie. Mais ce qui est encore plus horrible que cette conquête barbare, c'est de savoir que la Russie allait languir sous le règne Tatare pendant presque trois siècles.

Une longue nuit

Les Tatares ne se mêlaient pas avec les Russes et ne s'installaient pas dans leurs villes. Tout ce qu'ils voulaient, c'était la nourriture, les fourrures, et les femmes. Tous les printemps ils rassemblaient des milliers de jeunes filles russes pour leurs harems.

Au site qu'ils appelaient deviche pole (le champ des vierges), ils s'assemblaient comme des marchands de bétail pour se les départager. Les pleurs des filles monta au ciel, et les parents qui croyaient en Christ priaient qu'elles trouvent rapidement la mort.

Pour beaucoup ce fut le cas.

Le plus grand camp des Tatares, Saray Berke, était installé sur la berge souillée et boueuse de la Volga. Six cent mille personnes vivaient là dans des tentes en feutre parmi la puanteur du lait fermenté et du fumier de cheval. Mais d'autres petits camps jaillirent à travers les steppes, le long de la Volga en direction de Kazan, puis vers le sud en direction d'Astrakhan sur la mer Caspienne, and jusque dans la péninsule criméenne.

Même après que les Tatares sous Öz Beg Khan ne commencent à se mêler aux Turcs et à se convertir à l'Islam vers les années 1300, leurs habitudes ne changeaient pas. Cruels et acharnés, ils brisèrent la Russie et les pays des slaves orientaux en furent transformés à jamais.

Un changement de direction

Pendant l'invasion Tatare, les seigneurs et les serfs, les princes et les muzhiks fuirent ensemble. Ils partageaient la pauvreté et la détresse. Ils se cachaient aux mêmes endroits dans les bois. Mais peu à peu l'emprise des Tatares commençait à se relâcher – un processus qui fut accéléré par les ravages de la peste dans les camps pendant les années 1340. Et c'est alors que les divisions parmi les Russes réapparurent – plus profondément que jamais.

Les Russes furent divisés pendant qu'ils luttaient pour survivre sous les Tatares. Certains ont même commencé à collaborer avec les khans1 à Saray et ont reconstruit des forteresses en bois appelées kremlins dans des coins isolés des forêts. Parmi ceux-ci figuraient les descendants du Prince Vladimir et même les dirigeants ecclésiastiques. L'un d'entre eux, le fils du Prince Aleksandr Nevsky, a rebâti un kremlin près des sources des rivières Oka et Volga. Les gens l'appelaient Moscou.

D'autres Russes, dont certains « croyants » ne faisant pas partie de « l'église » ont décidé également, sans se révolter contre les Tatares, de ne pas collaborer avec eux. Ils ont fui. Avec leurs femmes et leurs enfants, ils disparurent dans les forêts enneigées de la Sibérie où les cavaliers Tatares n'aimaient pas se rendre. Ils construisirent des maisons en bois où ils s'installèrent, vivant de la pêche et de la chasse. Profitant des courts étés, ils plantaient du blé et des navets dans des clairières.

Vivant dans les plaines de taïga près du cercle polaire, au nord de Novgorod, Pskov et Tver, chaque hiver servait à éloigner ces croyants russes de leurs souvenirs des pays septentrionaux. Ils oublièrent les peuples « civilisés » qu'ils avaient quittés à des milliers de kilomètres au sud. Ils oublièrent les traditions de leurs anciens voisins grecs et slaves. Mais ils n'oublièrent pas le nom du Seigneur.

Pendant ces hivers qui semblaient durer toute l'année, parmi les hurlements des loups et des tempêtes arctiques venues de la mer Blanche, ils se réunirent dans leurs maisons pour prier, et chanter les chansons des chrétiens primitifs. Chaque année, à l'époque de la fête de Pâques, où le soleil réchauffait leur terre, leur joie en Christ ressuscitait. Et c'est ici dans le désert que beaucoup ont laissé tomber ce qui n'avait pas été tellement chrétien dans le christianisme grec.

« Pourquoi payer les prêtres pour leurs services, alors que Paul a dit qu'ils ne devaient pas chercher le profit ? » certains Russes commençaient à se demander. « D'ailleurs pourquoi a-t-on besoin d'eux du tout ? Jésus Christ est notre Père et notre Prêtre ! »

Jusque dans les villes fortifiées à proximité des forêts nordiques, les gens commençaient à poser ces questions. Mais lorsque Karp, un dyachok de la ville de Pskov (qui savait couper les cheveux), et Nikita, un autre croyant, ont commencé à poser ces questions publiquement, les autorités orthodoxes les ont séquestrés. Les deux hommes furent battus et torturés, mais ils refusèrent de se rétracter. C'est alors que les autorités, désespérées les ont précipités du haut d'un pont à Novgorod.

Tous ceux qui sympathisaient avec Karp et Nikita furent ridiculisés et appelés Strigolniki (coiffeurs) Mais rien ne pouvait éteindre le feu de l'amour de Christ dans les coeurs des Russes, et le mouvement est passé « souterrain2. »

Au moment où Constantinople tomba aux mains des Turcs et où l'empire byzantin se termina en 1453, ceux qui aimaient Christ en Russie étaient devenus très nombreux – et des groupes de Strigolniki se réunissaient en secret dans la plupart des villes nordiques.

Une nouvelle Rome

Le jeune prince Ivan I, marié avec la nièce du dernier empereur byzantin, gouverna la Russie depuis son kremlin à Moscou au moment où Constantinople est tombée. Il ne pris pas cet événement à la légère. « Puisque Constantinople et l'empereur ne sont plus, » il déclara à ses sujets, « nous devons faire ce que nous pouvons. Dieu compte sur nous, les Russes, pour continuer son Royaume. Nous sommes son Église, et nous sommes le reste des empires Romain et Byzantin. »

Avec l'aide de ses boyars (noblesse), Ivan construisit un kremlin à Moscou plus grand et plus fortifié qu'il y en avait jamais eu en Russie. Il força les villes de Novgorod et de Tver à se soumettre à son autorité. Il commença ensuite à utiliser l'emblème byzantin du double aigle comme sceau royal. Il réintroduit tout ce qu'il pouvait (et ce dont sa femme se souvenait) du rituel officiel de Byzance, et peu de temps après les princes de Moscou commencèrent à se faire appeler tsar3. Un moine appelé Filofey a résumé la situation de cette manière : « Deux Romes sont tombées, une troisième règne (Moscou), et il n'y aura pas de quatrième. »

Un autre Ivan

Le prince Ivan de Moscou avait un petit-fils maladif qui s'appelait comme lui. Au départ personne ne croyait que le petit Ivan II allait survivre. Mais l'hiver de ses trois ans, son père mourut et il devint tsar à sa place.

Pendant des années personne ne prenait le petit tsar maladif et lunatique au sérieux. D'autres régnaient à sa place (et ont empoisonné sa mère quand il avait huit ans). Mais lorsqu'Ivan, à l'âge de treize ans, fit tuer un boyar et à quinze ans fit arracher la langue à un autre pour « avoir dit des méchancetés, » les gens ont commencé à prendre note. Dans une dispute un an après, il tua son meilleur ami.

A l'âge de dix-sept ans, Ivan se maria avec la charmante fille d'un boyar de Moscou. Elle s'appelait Anastasya, et il l'aimait. Anastasya lui donna six enfants et durant sa vie, il régnait relativement bien. Ce n'est qu'au moment de sa mort, quand elle était encore jeune, que les ennuis commencèrent.

Ivan était sûr que quelqu'un avait tué sa femme. Il soupçonnait qu'un boyar l'avait fait, et lorsqu'aucun ne l'avouait, il commença et se méfier de tous. Il était hanté continuellement par la crainte d'une conspiration. En 1546 il quitta subitement Moscou et se fortifia dans le village voisin d'Aleksandrovsk. Le peuple ne savait que faire. Devait-ils le rappeler ? Après tout, c'était leur dirigeant d'ordre divin.

Ivan accepta de revenir à une condition : lui seul régnerait comme juge et législateur divin, et tous les Russes, petits et grands devraient se soumettre à lui. Le peuple, considérant le fait que jeune homme il avait passé du temps dans un monastère et qu'il semblait pieux, accepta – pour leur malheur.

Terreur dans la nouvelle Rome

A son retour à Moscou, Ivan divisa la Russie en deux régions. La plus petite région, qui comprenait ses terres, et celles de ses amis, il appela l'oprichnina. Tous ceux qui y vivaient devenaient des oprichnik privilégiés, et avaient le droit de porter des vêtements noirs, monter un cheval noir, et porter une tête de chien et un balai comme symboles de son autorité. Le reste de la Russie devint la zemshchina.

Ivan interdit à tous les oprichniki tous rapports avec les zemskye (habitants de la zemshchina) qui étaitent des « citoyens de seconde classe » et qui devaient les servir. Il fit creuser des fossés autour des terres des de l'oprichnina et interdit aux zemskye de les traverser, sous peine de mort. Beaucoup de familles, d'amis et de voisins se sont retrouvés séparés.

Toutes les nouvelles lois bizarres d'Ivan favorisaient les oprichniki. « Jugez avec justice, » déclarait l'une d'entre elles, « mais souvenez-vous que nous [d'entre les orpichniki] ne pouvons être dans l'erreur. » De telles lois donnèrent lieu à une nouvelle vague de violence qui surpassa tout ce que les Russes avaient jamais vécu, même sous les Tatares.

Isolement

Ivan plaça sur toutes les routes des gardes oprichniki pour empêcher aux gens de voyager sans autorisation. Tout le monde devait se faire enregistrer et porter un passeport. Les voyageurs sans passeports étaient brûlés vifs, ou alors déshabillés et roulés dans la neige jusqu'à ce que la mort en suive. Ivan scella les frontières de la Russie. Quand il soupçonna trois villes proches de la Pologne de communiquer avec les « occidentaux » il fit décapiter tous les hommes et ordonna qu'on envoie leurs têtes dans des sacs à Moscou comme preuve et pour prévenir toute récidive. Les étrangers qui venaient en Russie (et cela s'est vu), se sont retrouvés immédiatement escortés à Moscou par les gardes d'Ivan. Celui-ci leur proposa, dans des communautés spéciales, des maisons, des terres, et la liberté religieuse. Leur seul obligation était de ne plus jamais quitter la Russie.

Ivan fit circuler une loi stipulant que toute personne, qu'elle soit Russe ou étrangère qui tenterait de quitter le pays serait passible d'être empalé sur un pieux pointu pour servir d'exemple.

Imposteurs religieux et saints fous

Tout au long de ses cinquante et une années de règne, « Ivan le Terrible » comme les autres européens commençaient à l'appeler, se voyait comme serviteur fidèle de Dieu, choisi comme les empereurs byzantins pour diriger le royaume de Dieu sur la terre, pendant que Christ régnait dans les cieux. Il assistait au moins à un office religieux par jour. Il payait aux prêtres de fortes sommes d'argent pour prier pour la condamnation éternelle de ceux qu'il mettait à mort, et pour le salut de ceux qui pouvaient être innocents parmi eux – comme son fils aîné par exemple qu'il renversa pendant une crise de colère. Pendant toute sa vie Ivan soutenait l'église Orthodoxe avec des sommes d'argent énormes, reconstruisant les monastères de Solovets sur une île au large de la côté arctique, ornant jusqu'à l'excès les cathédrales de Moscou et de Sergiyev Posad.

Ivan vivait de vodka. Il passait la plupart de ses journées dans un état d'ivresse, mais cela ne l'empêchait pas d'écrire de merveilleuses prières et cantiques. Il respectait tous les jeûnes chrétiens et il ordonna que les dirigeants ecclésiastiques publient une liste de littérature spirituelle approuvée pour le peuple.

Ceci – le « Christianisme » d'Ivan le Terrible – augmentait encore davantage le contraste qui existait entre l'église de Russie, et les croyants. Alors que les dirigeants de l'église orthodoxe louaient Ivan comme étant le « le pilier inébranlable, le solide fondement du véritable christianisme, le dirigeant de la Sainte Église de Dieu, qui est le trône de tous les évêques et prêtres, le sage barreur du navire de ce monde, »4 les croyants à travers toute la Russie, le voyaient tout simplement comme une incarnation du diable.

Pour certains de ceux qui s'opposaient à Ivan et à sa méchanceté, la seule option semblait être de devenir des yurodivi (saints fous).5

Les yurodivi se séparaient de toutes leurs affaires personnelles (y compris parfois même leurs vêtements) et devinrent voyageurs. Quelques uns, comme un homme appelé Vasily qui vivait dans les rues de Moscou, étaient une énigme pour tout le monde. Étaient-ils fous ? Ou est-ce que c'était simplement une façon de mettre en perspective combien la société était devenue absurde ?

Vasily priait dans les rues, qu'il neige ou qu'il pleuve. Il entrait et sortait des magasins, prenant des choses aux riches pour les donner aux pauvres. Sans aucun crainte, il entra dans le palais d'Ivan et lui dit franchement ce qui n'allait pas en Russie. Un jour pendant le carême, il apporta au tsar un énorme morceau de viande crue. Ivan était choqué. « Je ne mange pas de viande pendant le carême, » protesta-t-il.

« Pourquoi alors, » lui demanda Vasily, « bois-tu le sang des hommes ? »

Personne d'autre n'aurait pu se permettre de faire cela et s'en sortir vivant. Mais Ivan craignait les yurodivi. Il soupçonnait qu'ils étaient des messagers de Dieu, et commanda à ses soldats de les laisser tranquilles. Quand Vasily est mort, Ivan le fit enterrer à côté de l'église exotique et multicolore qu'il avait bâtie sur la Place Rouge à Moscou. Les gens commençaient à l'appeler « L'église de Vasily, » et après qu'il ait été canonisé par l'église orthodoxe, on l'appelait officiellement l'église St. Vasily (St. Basile), un nom qu'elle porte encore aujourd'hui.

Réfugiés en Christ

Heinrich von Staden, un officier allemand de la court d'Ivan (qui faisait partie de l'oprichnina), a mentionné dans ses mémoirs en 1579 que beaucoup de paysans, avant de se faire assomer à coups de gourdin par les oprichnik, s'écriaient : « Gospode Isuse Khriste, syne Bozhii, pomiloye ! » (Seigneur Jésus, Fils de Dieu, aie miséricorde).

Jamais auparavant autant de gens en Russie n'avaient-ils invoqué le nom du Seigneur – et tandis que leurs difficultés augmentaient, cette pratique se répandait d'autant plus.

Dans les années 1570 une épidémie ravagea le pays. Il y eut tellement de morts que les cadavres gisaient dans les demeures à travers la Russie. Tellement de personnes étaient mortes ou malades, que les champs ne pouvaient pas être labourés et l'économie stagna. Ivan le Terrible qui s'était amassé des milliers de charrettes remplies de grain, et dont les caves étaient pleines de poisson conservé dans la glace ou dans la cire, ne partageait rien. Des milliers de personnes moururent de faim, errant dans les champs avant d'être mangés par les chiens. En dehors de Moscou, les équipes municipales entassaient les cadavres par centaines dans des fosses communes. L'année suivante, les Tatares venus de Crimée ont attaqué et brûlé une partie de Moscou. D'innombrables cloches sonnèrent la destruction de la ville6, tandis que les églises s'écroulaient sous les flammes, mais Ivan, comme toujours, s'échappa.

Certaines personnes ont réussi à échapper aux désastres que subissait la Russie, pour trouver un refuge dans les territoires du nord où ils vivaient en autarcie, et évitaient le contact avec les grandes villes. Mais pour la plupart, cela était impossible. Leur seul refuge était Christ.

Les chrétiens de l'Esprit

Pendant le règne d'Ivan le Terrible, un jeune homme, Matvey Semyonovich Dalmatov, travaillait chez un paysan à Tambov qui lisait la Bible. Un jour le paysan rentra à la maison avec un docteur étranger7 qui lui aussi lisait la Bible. Matvey écouta parler les deux hommes, et cela éveilla sa curiosité. « Que dit ce livre ? » se demanda-t-il. Il ne pouvait rien faire d'autre que d'apprendre à lire afin de le savoir.

Matvey fut profondément ému. Plus il lisait les Évangiles par lui-même, plus il se rendait compte que le Christianisme qu'il connaissait ne correspondait en aucun point aux enseignements de Christ. Plus il lisait, plus il devenait mal à l'aise dans l'église institutionnelle jusqu'à ce qu'il finisse un jour, sans controverses, par se retirer.

Rien ne se serait peut-être produit d'autre, si la vie de Matvey n'avait été autant changée. Il ne participait plus aux danses et aux festivals. Il enseigna la sainteté à ses enfants à la maison. Dès que l'occasion se présentait, il avertissait ses collaborateurs à la ferme de se détourner de Satan et de se tourner vers Christ. Ceux qui s'opposaient à lui finirent par le dénoncer auprès de l'oprichnina. « Cet homme, » dirent-ils, « ne se prosterne plus devant les icônes. Il néglige les offices d'église, et boit du lait les jours saints ! »8

Les oprichniki questionnèrent Matvey. Les officiers de l'église en firent autant, et le prononcèrent hérétique. En 1553, ils firent battre Matvey, puis l'installèrent sur un chevalet, lui ouvrirent l'abdomen et attachèrent ses intestins à une roue. Pendant que le bourreau tournait lentement la roue, ils donnèrent à Matvey l'occasion de changer d'avis. Mais il ne changea pas d'avis. D'une voix claire et forte il déclara devant une multitude de personnes rassemblées sur la Place Rouge, pendant qu'il lui restait des forces : « L'Esprit dit : Heureux sont ceux qui meurent dans le nom du Seigneur. Ils se reposent de leurs labeurs et leurs oeuvres les suivent. Mais vous qui êtes ennemis du Seigneur Jésus Christ vous tiendrez devant son tribunal. »9

Le peuple fut saisi de frayeur, et le témoignage de Matvey fut plus fort dans sa mort que de son vivant. Tout autour de Tambov où il avait habité, ceux qui craignaient Dieu commencèrent à se rassembler en secret pour s'encourager, lire la Bible et prier. Le mouvement grandit rapidement pour inclure des centaines puis des milliers de croyants « souterrains » à Tambov, Voronezh, et au delà. Leurs ennemis les appelaient Molokans (buveurs de lait).10 Mais parmi eux ils parlaient simplement de chrétiens, ou de Dukhovnye Khristiane (Chrétiens de l'Esprit), et de « ceux du monde. »

Un temps de difficultés

Le 18 mars 1584, quand enfin il décéda, Ivan le Terrible laissa derrière lui une Russie remplie d'églises blanches somptueuses couronnées de dômes dorés – mais dans une misère inexprimable. Parce qu'Ivan avait tué les riches propriétaires ou réduit la taille de leurs domaines, les muzhiks devaient travailler plus que jamais. Les impôts avaient augmenté, et de nouvelles lois assuraient leur collecte.

De tous les mariages d'Ivan, seuls deux enfants survécurent – deux fils d'Anastasya : un garçon retardé mental et un autre épileptique. Les deux moururent rapidement et des années de discorde s'ensuivirent jusqu'à ce que le zemsky sobor (le conseil de la zemshchina) décide de s'intéresser à un jeune homme de seize ans peu instruit, vivant dans le monastère de Kostroma où il avait grandi avec sa mère, une nonne. C'était Mikhail Romanov, le petit-fils du frère d'Anastasya (la première femme d'Ivan).

Mikhail Romanov et son fils Aleksey, un jeune homme sympathique, couronné à Moscou, lui aussi à l'âge de seize ans, commencèrent une nouvelle lignée de tsars. Ils établirent des lois justes. Ils favorisaient le commerce avec l'étranger, et l'éducation. La plupart des russes auraient sans doute été heureux de vivre sous leur règne, sauf qu'ils avaient lu Apocalypse 13:18, et ce qui se passait dans l'église d'état les inquiétait.

Les gardiens de la piété

Dès le début du règne des tsars Romanov, un groupe de Russes engagés commencèrent à se rassembler à Moscou. Ils se nommaient « Gardiens de la Piété, » et ils entreprirent, sous la direction d'un homme ambitieux et tenace nommé Nikon, d'améliorer la condition spirituelle de l'église orthodoxe.

Nikon, dont la femme et les trois enfants étaient morts, prenait au sérieux ce qu'il considérait comme un appel au célibat, et vivait une vie sobre. Sa franchise plaisait au tsar Aleksey Romanov, qui, après son couronnement, en fit son conseiller religieux. Les « gardiens de la piété » le soutenaient. Nikon devint de plus en plus renommé, jusqu'à devenir, en 1652 « Patriarche de toute la Russie. »

L'année de la bête

La montée en puissance de Nikon, étant donné sa personnalité et les changements qu'il préchait, n'aurait pas pu se produire à une époque plus critique de l'histoire.

Pendant des années, un grand nombre de chrétiens russes avaient considéré leurs dirigeants (autant politiques que religieux) comme étant d'éventuels agents du diable. Maintenant qu'ils arrivaient au milieu des années 1600, et qu'ils lisaient des traductions slavonnes de livres tels que La terreur du jugement et l'Antichrist d'Ephraim de Syrie, leurs suspicions devinrent de puissantes convictions.

Ephraim de Syrie a écrit :

Celui qui est doué de la sagesse et la compréhension divines remarquera aisément lorsque l'Antichrist arrive. Mais celui qui est emmêlé avec les choses de ce monde, celui qui aime ce qui est mondain, ne pourra pas s'en apercevoir. Ceux qui sont mariés aux affaires de cette vie entendront la Parole mais ne connaîtront pas la vérité. D'ailleurs si quelqu'un prêche cette vérité, ils l'haïront.

Les croyants en Russie ont aussi lu l'Apocalypse de Jean où il décrivait « la bête » et les temps difficiles à la fin du monde. Jean a écrit par rapport à la bête :

Et elle fit que tous, petits et grands, riches et pauvres, libres et esclaves, reçussent une marque sur leur main droite ou sur leur front, et que personne ne pût acheter ni vendre, sans avoir la marque, le nom de la bête ou le nombre de son nom. C'est ici la sagesse. Que celui qui a de l'intelligence calcule le nombre de la bête. Car c'est un nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.

Avec l'année 1666 qui approchait, la plupart des croyants russes se doutaient bien de ce les attendait. En plus, de nombreux signes confirmaient leurs suspicions.

Les choses empirent

Dès qu'il devint Patriarche à Moscou, Nikon commença à mettre en place des réformes très différentes de ce à quoi les Gardiens de la Piété s'attendaient. Il pris des textes Grecs, récemment imprimés en Italie (par des maisons d'édition Catholiques) comme modèle pour ses réformes.11 Puis, à l'aide de la puissance de la législation russe, il essaya de les imposer à tout le monde.

Certaines des réformes de Nikon ne nous paraissent plus très importantes aujourd'hui – chanter trois alléluias au lieu de deux, ou orthographier le nom de Jésus avec une voyelle supplémentaire – mais les russes avaient une réelle raison de s'y opposer, et la résistance s'étendit rapidement sur tout le territoire de la Russie.

Ceux qui s'opposaient à Nikon et qui gardaient les anciennes coutumes considéraient que ses réformes constituaient un ajustement au Catholicisme Romain (c'est à dire au « monde »). Ils voyaient sa méthode de mise en application comme un exemple supplémentaire de la corruption de l'église d'état à travers l'engagement politique. A travers toute la Russie, des millions de travailleurs manuels, pauvres et peu éduqués, des célibataires dans les communautés isolées, et des dirigeants d'église locaux avec peu de responsabilités, osèrent se lever pour déclarer que ce qu'il croyaient et comment ils croyaient ne regardait qu'eux – la croyance était une question de conviction, et non pas de législation. Ils osèrent, au prix de leur vie, défier Moscou, Constantinople, et tout autre autorité civile ou moyen de répression qui pouvait leur tomber dessus.

Le prix de la conviction

Au cours de la réunion-même où Nikon annonça ses réformes, Pavel qui était presbyte à Kolomna déclara calmement qu'il ne pouvait pas suivre. Nikon le radia du conseil et le fit battre en présence de tous les membres du bureau. Il envoya Pavel en Sibérie où il mourut sous la torture. Puis Nikon prononça l'anathème sur tous ceux qui refusaient d'obéir à ses réformes, et lorsque l'année de la bête, 1666, arriva, plusieurs centaines de milliers de « vieux croyants » se retrouvèrent excommuniés de l'église Orthodoxe. Dans une souffrance et une faiblesse extrêmes, ils apprirent que l'on ne peut marcher avec Christ et survivre à la persécution qu'en vivant en . . .


1 Chefs tatares

2 « Souterrain » ne voulait toutefois ni dire invisible, ni dire silencieux. Les sources historiques nous montrent que les membres du mouvement des Strigolniki étaient exceptionnellement audacieux quand il s'agissait d'expliquer leurs croyances devant les tribunaux ou les magistrats. Lorsque le strigolnik Zakhar fut amené devant Gennady, évêque de Novgorod, qui lui demandait une explication du fait qu'il n'avait pas communié depuis trois ans, il déclara : « A qui dois-je m'adresser pour communier ? Les prêtres sont ordonnés pour le profit, tout comme les évêques et les Métropolitains ! » Gennady au départ ne savait pas quoi dire. Puis il marmonna, « Le Métroplitain n'est pas coupable de ce péché. » Zakhar n'était pas d'accord, « Il a fallu qu'il paie le Patriarche de Constantinople pour avoir son poste. Qui est donc digne de dispenser la Sainte Communion ? »

3 César, en russe

4 Curtiss, Church and State in Russia.

5 “Si quelqu'un se croit sage dans le monde, qu'il devienne fou”, ils lisaient dans I Corinthiens 3:18.

6 Ivan le Terrible adorait le son des cloches, et vers la fin de sa vie il y avait plus de cinq mille cloches qui sonnaient çà et là à travers Moscou.

7 Un homme venu d'Angleterre.

8 Pendant les jours de jeune hebdomadaires l'église orthodoxe interdisait la consommation de viande, d'oeufs et de produits laitiers.

9 Livre d'Esprit et de Vie, 9:7

10 Lorsque ce nom commençait à être d'usage courant, les Molokans l'ont eux-mêmes accepté sur la base de 1 Pierre 2:2 : “Comme des enfants nouveau-nés, désirez ardemment le lait pur de la Parole.” Ils croyaient que leurs enseignements étaient ce “lait” spirituel.

11 L'église orthodoxe grecque, qui était maintenant sous l'autorité musulmane, et qui avait donc été désinvestie de tous ses privilèges et de sa puissance, commençait à rechercher une union avec le Pape à Rome – le symbole-même de l'hérésie, du point de vue des chrétiens orientaux des siècles précédents.

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Traduit et mis en ligne par eglisedemaison.com Nous aimerions lire vos commentaires : cliquez ici