Avec Lui


Les voyageurs qui s’arrêtaient à l’entrée de la propriété du Prince de Chernigov sur la Desna remarquaient souvent avec étonnement le jeune homme qui leur ouvrait le portail. Même sous la pluie ou la neige, il les accueillait chaleureusement et semblait heureux. « Qui est ce garçon ? » demandaient-ils, attendris de le voir pauvrement vêtu malgré le froid.

« C’est Nikolaï, » leur répondaient les serviteurs de l’étable. « Il vit et travaille avec nous. Mais… » D’un air étrange ils ajoutaient, « C’est le fils du prince. »

Les voyageurs observaient avec étonnement.

Tout commença lorsque Nikolaï, dans son enfance, se tenait parmi des foules d’adorateurs dans la Cathérale Christ le Rédempteur au centre de la ville de Chernigov. Au-dessus des nuées d’encens, au-dessus des icônes, au-dessus des gens qui chantaient des hymns en Slavon, il voyait le visage calme et confiant de Christ le Roi. Ce visage rayonnait depuis le dôme. Bien plus que tout le reste, c’était sur ce visage que se fixait l’attention de Nikolaï tout au long de la messe, mais il se demandait ce que signifiaient les trois lettres étranges à côté.

« Ces lettres, » sa mère lui avait dit, « sont des lettres grecques. Elles forment le nom de Christ. »

« Mais comment le nom Jésus peut-il s’écrire en trois lettres ? » se demandait Nikolaï. Sa mère ne pouvait lui répondre, et ce n’est que plus tard, quand il a commencé à apprendre le grec en tant qu’adolescent, qu’il a compris ce qu’elles signifiaient.

Ces trois lettres οων, correspondent à YHWH, le nom que Dieu s’est donné au mont Sinaï. Les Chrétiens grecs croyaient que c’était la même chose que Yah-Shua – le nom qu’ils traduisaient « Jésus » – et comme les premiers Chrétiens et les Juifs, ils avaient pour ce nom un grand respect. Ils croyaient également que le salut de l’homme en dépendait en quelque sorte.

« Comment ça marche ? » Nikolaï se demandait. « Le mot Jésus a-t-il un un pouvoir magique ? Se passera-t-il quelque chose si tout simplement, « j’invoque le nom du Seigneur ? » Mais quand son enseignant, un starets (un homme sage) qui vivait une vie pieuse, lui dit d’essayer, il obéit sans comprendre.

Il commença par dire « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi, » de temps en temps, comme le startets lui avait dit. Quand il était seul, il le disait à voix haute. En présence d’autres personnes, il le disait silencieusement dans sa tête. Au début, il sentait une sorte de gêne, sachant bien que Christ l’entendait à chaque fois qu’il le disait. Mais petit à petit, il prit confiance. Il savait que dire le nom, c’était saluer Christ, et il trouva qu’à chaque répétition, sa conscience d’être dans sa présence le frappa.

Au début, cette conscience ne resta que peu de temps. Mais plus il disait le nom souvent, plus la conscience augmenta, et au bout de quelques jours sa vie commença à changer. Un garçon aisé et amical, Nikolaï avait été populaire parmi les jeunes de Chernigov. Mais maintenant, conscient d’être dans la présence de Christ, leurs histoires ne l’amusaient plus. Porter des habits de mode et courser à cheval pour se faire remarquer des filles lui paraissaient tout-à-coup insensé.

Nikolaï avait détesté se lever le matin et faisait son travail avec négligence. Mais maintenant qu’il se réveillait pour « invoquer le nom, » il commença chaque nouvelle journée avec un enthousiasme croissant. Cela a donc marché ! Invoquer le nom du Seigneur – jour après jour – le sauva !

Quand il se sentait coupable, il invoquait le nom et confessait. Quand il était pris de peur, ou d’ennui, ou de honte, ou d’orgueil, ou de colère – toutes les émotions étaient subjuguées lorsqu’il invoquait le nom de Christ. Quand de mauvaises pensées se levaient en lui (comme c’était souvent le cas), il invoquait le nom et elles partaient. Si simple ! Ce devait être trop bien pour être vrai. Pourtant, c’était bien réel, et tous ceux qui connaissaient Nikolaï Svyatosha, fils du prince de Chernigov, ressentaient bien le choc de sa transformation.

Nikolai quitta le palais de son père pour rejoindre le logement des serviteurs. Il donna son cheval, ses bons habits, et tout son argent. Ensuite, bien que ses parents eurent honte jusqu’aux larmes, il demanda au chef intendant un travail à la cuisine puis le poste de gardien de la porte.

Les résultats furent étranges. Sa popularité parmi les gens aisés prit fin aussitôt. Les gens pensaient qu’il avait perdu la tête. Mais les serviteurs, les muzhiks, les mendiants – de grands nombres de gens des campagnes environnantes – entendirent parler de Nikolaï et vinrent lui rendre visite. Ils le tenaient en profond respect.

Nikolaï avait beaucoup étudié. Maintenant il enseignait ceux qui venaient le voir. Il apprit à faire les habits et s’occupa des malades, cherchant à toutes les occasions à mener les Chrétiens russes des « Christ » peints dans leurs églises vers le vrai Christ. « Pour être sauvé, » leur dit Nikolaï, « il suffit de prendre pleinement conscience de Christ. Ensuite, pour rester sauvé, il suffit de maintenir cette conscience en invoquant son nom. »

L’enseignement des premiers chrétiens

Les gens de Chernigov n’avaient pas de mal à accepter ce que leur disait Nikolaï Svyatosha. Ils connaissaient l’enseignement « d’invoquer le nom du Seigneur pour être sauvé » depuis que le Christianisme byzantin était arrivé en Russie cent ans auparavant. Fyodosy Pechersky en avait parlé. Vladimir Monomakh également, et d’autres qui avaient appris par Jean Chrysostom et Basil de Césarée ce que croyaient les premiers chrétiens à ce sujet.

Les croyants russes découvrirent que les premiers chrétiens tiraient leur enseignement sur le nom de Christ de la prophétie de Joël. Immédiatement après la Pentecôte, quand Pierre parla à la foule, il cita Joël, « Celui qui invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. » A une autre occasion, il ajouta : « Car il n’y a point d’autre nom sous le ciel donné aux hommes par lequel nous devons être sauvés. » Paul répéta cette même prophétie dans sa lettre aux Romains.

Les premiers chrétiens, se souvenant de ce qu’avait dit Jésus après se résurrection, associaient la repentance et le pardon des péchés avec son nom. Ils n’auraient jamais songé baptiser des nouveaux croyants sans l’invoquer. Mais « invoquer le nom du Seigneur, » c’était pour eux bien plus qu’une formalité ponctuelle. Ils le faisaient continuellement pour être lavés, sanctifiés et justifiés. Tout cela, surtout pour les Gentils, c’était l’accomplissement des prophéties juives qui disaient que toutes les nations viendraient se confier dans le nom de l’Oint. Et c’était la confirmation de ce que disait l’Ancien Testament – et particulièrement les paroles du roi David – sur le salut qui se trouve en son nom.

Comme le roi David qui invoquait le Seigneur dans son temple, les premiers chrétiens l’invoquaient dans leurs cœurs, et ils trouvèrent en sa présence un lieu de calme et de repos. C’était leur lieu très saint – intouchable par les événements qui avaient lieu dans le monde et par le traitement qu’on leur faisait subir. Et ceux qui connaissaient ce lieu connurent une communion intérieure les uns avec les autres.

Les premiers chrétiens croyaient que nous pouvons entrer en présence de Christ par la prière intérieure continuelle. C’est pour cette raison que nous n’avons pas besoin de manifestations extérieures très élaborées. Quand nous prions, nous n’avons pas besoin de crier, ni de parler fort ou longuement comme les païens.

Puisque nous ne pouvons pas exprimer par des mots nos sentiments les plus profonds mais devons plutôt laisser l’Esprit de Dieu parler à notre place, il ne sert à rien de multiplier les paroles. Se tenir simplement dans le calme et savoir que Dieu est Dieu, c’est aussi prier. Basil de Césarée, dirigeant ecclésiastique du quatrième siècle, avait déjà recommandé aux chrétiens de limiter leurs prières aux paroles que Nikolaï Svyatocha avait apprises : « Seigneur Jésus, aie miséricorde ! » Cette prière s’appelle dans l’église grecque « la Prière de Jésus. »

On peut prier la prière de Jésus en toutes circonstances. Jean Chrysostom écrivit au quatrième siècle :

Nul ne devrait dire que celui qui est trop occupé ou ne peut pas participer à la louange formelle ne peut pas prier en tout temps. Vous pouvez établir un autel à Dieu n’importe où, dans votre esprit. Vous pouvez prier à votre lieu de travail, en voyage, derrière un comptoir, ou les outils à la main. Partout, à tout moment, vous pouvez prier. Et ce qui est sûr, c’est que quand les gens commencent à prendre les choses au sérieux, il réussissent bien à prier !

Si les gens croyaient que la prière était la chose la plus importante, ils s’assureraient de la faire. Ils raccourciraient les conversations nécessaires avec les autres. Ils passeraient davantage de temps en silence et ne s’embêteraient pas à répéter des choses sans importance, ni ne perdraient de temps à s’inquiéter.

Si les gens priaient, leurs actions montreraient qu’invoquer le nom du Seigneur Jésus Christ donne de la puissance… Ils verraient comme il est facile, en invoquant simplement son nom, de s’élever de la prière vocale à la prière de la pensée, puis la prière du cœur, qui ouvre le Royaume de Dieu en nous.

L’enseignement des chrétiens grecs

Ceux qui aimaient Christ et qui lui restèrent fidèles, des milliers de chrétiens grecs dispersés au travers de l’empire Byzantin, avaient préservé des croyances et des pratiques de l’église primitive. Ce n’avait pas été sans mal. Mais parmi les choses qu’ils avaient gardées se trouvait l’enseignement de la « prière perpétuelle, » et à partir de l’an 988, ilS l’apportèrent en Russie.

Isaac, un chrétien grec à Jérusalem écrivit dans les années 400 :

Celui qui désire voir Christ purifie son cœur en gardant le Seigneur constamment à l’esprit. En ce faisant, il découvre son pays spirituel intérieur. Le soleil qui brille sur ce pays, c’est la lumière de la Sainte Trinité. L’air que respirent ses habitants, c’est le Très-Saint Esprit. Sa vie, sa joie, et sa réjouissance, c’est Christ. Sa Lumière des Lumières, c’est le Père. Ce pays, c’est Jérusalem, le Royaume de Dieu en nous, comme Christ l’a dit.

Jean, un moine grec de Sinaï, écrivit vers la fin des années 500 :

Quand l’esprit est assombri par des pensées impures, faites fuir l’ennemi en répétant fréquemment le nom de Jésus. Vous ne trouverez ni dans les cieux, ni sur la terre, d’arme plus puissante que cela.

Kallistos, un aide cuisinier en Grèce qui apprit le secret du nom et aida un grand nombre de personnes à trouver le salut, écrivit :

Prier sans cesse, c’est invoquer sans cesse le nom du Seigneur. Que nous parlions, que nous nous asseyions, que nous marchions, que nous travaillions de nos mains, que nous mangions, ou que nous soyons occupés de quelque autre manière que ce soit, nous devrions à tout moment et en tous lieux invoquer le nom du Seigneur… Si nous agissons ainsi, les attaques de Satan sur notre vie échoueront.

Nous devons prier avec le cœur. Quand nous sommes seuls, il est bon de prier aussi avec la bouche. Mais quand nous sommes au marché ou avec d’autres, nous ne devrions pas prier avec les lèvres, mais seulement par la pensée. Nous devons maîtriser nos yeux, et les détourner des distractions et des embûches de l’ennemi. La prière atteint la perfection lorsque nous l’offrons à Dieu sans que nos pensées vagabondent. Elle est au sommet quand nos pensées et nos sentiments convergent en une seule et même prière : « Seigneur Jésus, aie pitié ! »

Barsanofius, un autre chrétien grec, écrivit :

Veiller, en état d’éveil spirituel, nous délivre complètement, par l’aide de Dieu, des actionS, des pensées, et des paroles pécheresses… Il faut le silence du cœur, une retenue de la pensée ; elle doit se tenir sous discipline, pour ne penser à rien d’autre que Jésus Christ, le Fils de Dieu.

Gregory, un membre d’une communauté grecque à Sinaï, écrivit dans les années 1300 :

Aucun de nous ne peut, il est vrai, contrôler par nous-mêmes nos pensées. Quand viennent de mauvaises pensées, ce n’est qu’en invoquant souvent, à intervalles réguliers, le nom de Jésus Christ que nos pensées se calment et que les mauvaises pensées s’en vont.

Le secret du Salut se trouve dans la prière continuelle. Chrétien, si tu te sens incapable d’adorer Dieu en esprit et en vérité, si rien ne te vient (aucune sensation de chaleur ni d’épanouissement) quand tu pries, alors tu dois simplement faire ce que tu peux. Tu peux invoquer le nom de Jésus. Tu peux le faire fréquemment et le maintenir. Cela prend peu d’effort et tous peuvent le faire.

Prier continuellement peut devenir une habitude. Un automatisme, de ramener nos pensées et nos cœurs continuellement au bon endroit. Si les gens obéissaient à Dieu dans ce seul domaine (de prier sans cesse), ils lui obéiraient dans tous les domaines, car ceux qui invoquent sans arrêt le nom de Jésus – même s’ils doivent s’y forcer initialement – n’ont pas le temps de proférer des paroles vaines, de critiquer leur prochain, ou de gaspiller leur temps dans des divertissements pécheurs. Si les gens gardaient Christ à l’esprit, leurs pensées pécheresses diminueraient. Leurs idées pécheresses (enfantées dans la paresse) n’auraient pas le temps de s’accomplir. Des multitudes de paroles inutiles ne seraient jamais prononcées, et par le fait d’invoquer son saint nom, leur âme serait purifiée de tous les péchés.

Niceforus, un enseignant grec de la fin de la période Byzantine, résuma ce que croyaient ceux qui suivaient encore Christ. « Invoquer le nom du Seigneur, » dit-il, « amène au salut sans le dur labeur et la sueur. »

L’enseignement russe

En Russie, Feodosy Pechersky était peut-être le premier à écrire sur le sujet de la conscience de la présence de Christ. Mais à son époque, la simple pratique « d’invoquer le nom du Seigneur pour être sauvé » s’était répandue parmi le peuple. Pour eux, c’était « prier » – vivre dans la présence de Dieu.

« Gennady » écrivit :

Prier, c’est ouvrir son âme à la lumière… Ne négligez pas la prière, c’est la nourriture de l’âme. Comme le corps privé de nourriture souffre, de même l’âme privée de prière prend la voie de la mort spirituelle.

Des siècles plus tard, l’auteur d’un document de « sagesse domestique » écrivit :

Mon fils, aie la tête basse mais l’esprit élevé. Garde les yeux à terre, mais que ton âme s’élève. Garde tes lèvres fermées, mais cries toujours en ton cœur au Seigneur. Que tes pieds marchent toujours humblement, mais cours en esprit vers la porte du ciel.

Vasily Polyanomerulsky, Serafim Sarovsky, Paisy Yaroslavov qui traduisirent en slavon les documents des chrétiens grecs, ainsi que d’autres croyants russes, écrivirent au sujet de la prière de Jésus. Mais après Nikolaï Svyatosha, c’était peut-être l’un des élèves de Paisy Yaroslavov, un jeune homme nommé Nil, qui l’enseigna le plus parmi les gens du peuple.

Nil Sorsky

Nil (qu’on avait appelé aussi Nikolaï pendant son enfance) grandit dans un village paysan cinquante ans avant que Colomb découvre les Amériques. Ses parents étaient des gens pauvres et ne savaient pas lire. Mais ils croyaient en Christ et marchaient avec Lui. Ils donnèrent à Nil la possibilité d’apprendre à lire, et il accomplit leurs désirs en étudiant les écrits chrétiens.

Nil lut les Evangiles et les premières lettres aux églises. Puis il découvrit davantage. « Comme une abeille qui passe d’une belle fleur à une autre,» fut sa description de sa recherche parmi les écrits des chrétiens grecs « pour connaître le jardin de la vie et la vérité chrétienne. » Il découvrit en ces écrits un trésor d’instructions pratiques et il dédia sa vie à les traduire et les copier.

Un certain nombre des amis de Nil se joignirent à lui dans une petite clairière à côté de la rivière Sora. Ils bâtirent des cabanes en rondins. Ils établirent une chapelle où – vêtus d’habits de paysan en lin – ils célébrèrent la cène dans des bols rudimentaires. Mais ces choses étaient sans importance. Leur but était de traduire et de copier à la main le plus soigneusement possible et le plus possible pour les gens russes.

Nil a aussi écrit. Conscient de Christ et de l’intérêt qu’il y a à se tenir devant lui en silence, il instruisit le peuple :

La prière du cœur est la source de toute bénédiction. Elle arrose l’âme comme la pluie un jardin.

Tout comme le gel détruit un jardin, de même un excès de conversation humaine (même légitime) détruit les fleurs tendres de la vertu qui s’épanouissent dans une atmosphère de silence.

Nil Sorsky, comme les premiers chrétiens, enseignait contre la folie des prières longues et éloquentes. Il adhérait à la pratique « d’invoquer le nom du Seigneur, » mais même dans ce domaine il encourageait les croyants à ne pas en faire trop. Le travail et la louange, s’ils sont faits dans la conscience de Christ, sont aussi une « prière. » Il écrivit :

Invoquer le Seigneur Jésus vous fatigue-t-il après quelque temps ? Ne vous inquiétez pas. Simplement chanter ou travailler, c’est bien aussi, si nous revenons continuellement à lui.

Invoquer Christ est le moyen le plus sûr et le plus rapide d’accéder à l’umilenie ce que les croyants russes appelaient « l’amour de la beauté » (reconnaître Dieu dans le beau). Cela augmentait leur fascination pour la nature, la musique, et les relations humaines saines. Mais l’umilenie ne dépend pas des sens extérieurs. Elle vient aussi lorsqu’on reconnaît Christ dans la beauté d’être simplement conscient de lui. Les croyants la découvrirent même dans des circonstances affreuses. Nil Sorsky écrivit :

Dans la prière, l’esprit s’élève au-dessus des choses terrestres. Par elle, nous prenons conscience de l’invisible et de ce que nos sens ne peuvent pas atteindre. Tout-à-coup, l’allégresse nous remplit l’âme et nous sommes frappés stupéfaits d’une joie incomparable. Le cœur déborde d’umilenye, et, intouchables par les choses sensuelles, nous entrons dans un état de bien-être que le langage ordinaire ne peut pas décrire.

Tikhon Zadonsky

Timofey Sokolov, né dans un village paysan à Korotzk près de Novgorod en 1724, connut la faim et le froid. Son père mourut quand il était jeune. Ses frères aînés travaillaient dur, mais ils ne gagnaient pas assez pour nourrir la famille. Un jour sa mère, ne supportant plus de voir Timofey avoir faim, décida de le donner. Elle trouva homme aisé qui acceptait de le prendre, et elle pensait boucler l’affaire rapidement avant que les autres enfants n’apprennent ce qu’elle faisait.

Son projet échoua.

L’un des fils aînés, Yefim, la vit marcher le long de la rue du village. Elle pleurait, et menait Timofey par la main. Yefim laissa son travail et courut voir ce qui était arrivé. Quand il apprit les intentions de sa mère, il l’implora et la supplia, tombant à genoux au milieu de la route, pour lui faire changer d’avis.

« Mais c’est pour le bien de l’enfant, » insista sa mère. « Allons-nous le garder à la maison si c’est simplement pour le voir mourir de faim ? Je n’en peux plus… »

« Laisse-nous faire, nous, ses frères, » promit Yefim. « Le Seigneur pourvoira. Nous lui apprendrons à lire et à écrire, et un jour il sera peut-être l’assistant du dyachok. »

Yefim n’aurait pas pu imaginer l’effet qu’aurait son idée peu réfléchie sur le Royaume de Christ en Russie. Mais Timofey et sa mère firent demi-tour. Les frères aînés travaillèrent plus que jamais. Après quelques années, ils gardèrent leur promesse, ils emmenèrent Timofey vivre avec l’un d’eux (qui était maintenant marié) dans la ville de Novgorod. C’est là qu’ils l’envoyèrent à l’école, et il désherbait les jardins potagers après les cours pour aider à couvrir les coûts.

Timofey mit tout son cœur à ses études. Non seulement il apprit à lire, mais il apprit aussi le grec et devint écrivain. Après avoir rejoint une communauté religieuse et avoir reçu un nouveau nom, Tikhon, il écrivit :

Bénis sont ceux qui ont vu Christ dans la chair… Encore plus bénis sont ceux qui le voient dans l’enseignement de l’Evangile, qui entendent sa voix par cet enseignement, qui confessent et invoquent son nom. D’une manière que nous ne pouvons expliquer, son corps parfaitement pur devient le nôtre et son sang devient notre vie.

Nous rencontrons Christ dans la chambre intérieure de notre âme. Nous le rencontrons en prière. Nous le rencontrons dans les actes d’amours envers les autres – dans tout ce qui sur terre nous donne une idée de ce que sera la vie lorsque Christ règnera sur tous. Connaître Christ est notre seule nécessité absolue. Faisons donc en sorte de le découvrir le premier et qu'il soit le plus grand objet de nos efforts. Tout le reste n’est rien, même si le monde entier était à nos pieds…

Prier, ce n’est pas s’incliner du corps ni lire des prières écrites. On peut prier à tout moment, en tous lieux, par la pensée et par l’esprit. On peut élever la pensée et le cœur à Christ alors qu’on est assit, qu’on marche, qu’on travaille parmi une foule de personnes ou qu’on est seul. Contrairement à nous, Christ a toujours la porte ouverte. Nous pouvons toujours lui dire dans notre cœur : « Seigneur, aie miséricorde ! »

Quelques années seulement après la mort de Tikhon (Timofey) à Zadonsk, un autre garçon est né en Russie qui devait devenir un auteur chrétien. Lui aussi rejoignit une communauté religieuse (une communauté Orthodoxe) et prit le nom Ignaty.

La présence continue

Après être parti à l’extrême sud de la Russie, dans le Caucase, Ignaty Bryanchaninov écrivit : « Au nom de Jésus l’âme, tuée par le péché, reprend vie. Le Seigneur Jésus est la vie ! Son nom vit. Ce nom éveille et donne la vie à ceux qui contactent par lui la source même de la vie. » A cela il ajouta :

Celui qui désire purifier son cœur doit l’épurer constamment par le feu de la présence de Christ. Il doit faire de cela l’objet continuel de sa méditation et de ses efforts. Celui qui désire vaincre son ancienne nature ne doit pas se contenter de prier de temps en temps. Il doit prier sans interruption d’un esprit éveillé, même quand il n’est pas dans une maison de prière. Si un orfèvre laissait l’ardeur de son feu diminuer pendant qu’il purifie le métal, celui-ci rendurcirait. De la même manière, celui qui parfois maintient la présence de Dieu et parfois la délaisse détruit par sa négligence ce qu’il espère obtenir.

Le skhimnik dans l’histoire du pèlerin d’Orel dit :

Aucune distraction ne peut interrompre celui qui veut sérieusement prier. Il libère ses pensées de ce qui se passe autour de lui et il prie à tout moment… en présence d’un grand nombre de personnes comme en travaillant de ses mains. Les affaires ne peuvent pas être assez importantes ni les conversations assez intéressantes pour qu’il devienne impossible d’invoquer le nom de Christ.

S’il était impossible de prier au sein du bruit et de l’agitation de la société, ce ne serait pas exigé de nous.

En réponse à cela, un professeur russe qui écoutait répondit : « Je suis d’accord qu’il est possible – même facile – de prier continuellement lorsqu’on travaille de ses mains. Mais comment puis-je me concentrer sur la lecture, l’étude ou la rédaction et être en même temps conscient de Christ ? Je n’ai qu’un seul esprit. Comment puis-je me concentrer sur deux choses à la fois ? »

Le skhimnik répondit :

C’est facile… Imaginez simplement comment vous vous sentiriez si le tzar vous ordonnait d’écrire un rapport compliqué en sa présence, assis sur les marches de son trône. Bien que vous seriez pris dans vos pensées, la présence du tzar qui tient votre vie entre ses mains ne vous permettrait pas d’oublier un seul instant que vous réfléchissez et écrivez, non pas en solitude, mais dans un lieu qui exige de vous la plus haute révérence, le plus grand respect, et une conduite irréprochable. Cette conscience aiguë que vous auriez de la présence du tzar, si proche de lui, décrit précisément ce que nous entendons par la prière continuelle.

La présence et la sainteté

Le vacarme et l’activité ne peuvent pas nous enlever la présence de Christ. L’effort mental soutenu non plus. Mais les compromis et le péché le peuvent – et le feront certainement. Les croyants russes ont découvert que prier la Prière de Jésus ne fonctionne pas si l’on cache un péché. Nil Sorsky établit une liste de choses à éliminer :

  1. La gourmandise : Nous devrions manger lorsque nous en avons besoin et non pas simplement pour le plaisir.
  2. L’impureté : Nous n’osons pas entretenir des fantaisies pécheresses.
  3. La cupidité : Un désir d’amasser les choses détruit notre confiance en Dieu.
  4. La colère
  5. La tristesse : Se décourager, c’est perdre notre âme.
  6. L'âcreté
  7. La vanité et l’orgueil

Ignaty Bryanchaninov écrivit :

« Que tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur se détournent du péché » (2 Tim. 2:19)… Le nom de Christ ne peut pas demeurer là où il y a de l’impureté. Pour qu’il puisse vivre en nous, toute impureté doit partir. Nos âmes doivent être propres…

Arrêtons de manger trop et d'agir pour le plaisir. Prenons pour règle la modération et réduisons les mets délicieux et les boissons pour le plaisir. Dormons assez mais pas trop. Renonçons aux paroles vaines, à rire, blaguer et se moquer des autres. Mettons fin au bavardage sans intérêt faits sous le prétexte de l’amour, car il donne lieu à des paroles inutiles qui font la dévastation de l’âme. Renonçons à la rêverie et aux pensées vaines…

Retenez et contrôlez toutes vos impulsions, les bonnes comme les mauvaises… Que le « vieil homme » en vous se taise ! Ensuite, laissez Christ faire ce qu’il veut. Si vous vivez ainsi, la Prière de Jésus fleurira certainement en vous, peu importe que vous demeuriez dans la solitude la plus profonde ou parmi les allées et venues de la communauté.

La présence parmi les gens du peuple

Les russes qui ont écrit sur la présence de Christ et la prière (les hommes cités dans ce chapitre) étaient les professionnels, les artistes, qui retransmirent par écrit cet enseignement des premiers chrétiens. Ils étaient les plus proches des chrétiens grecs par lesquels il est arrivé. Mais c’étaient les gens du peuple de Russie – les muzhiks – qui firent de ce qu’ils enseignaient un mode de vie.

C’était si simple. Tôt le matin, avant que le soleil se lève et avant de sortir traire la vache, ils priaient la Prière de Jésus. Tout au long de la journée ils la priaient – à haute voix ou en silence – en fonction des circonstances et des besoins. « Invoquer le nom du Seigneur, » d’après eux, « c’est pour un chrétien ce qu’est le tétée pour un nourrisson. »

Peu de paysans russes savaient lire. Mais le grand nombre de ceux qui ne le savaient pas trouvaient la marche avec Christ tout aussi facile. Ignaty Bryanchaninov écrivit :

Basil disait à ceux qui ne savaient pas lire, et à ceux qui n’étaient pas éloquents en prières, de simplement invoquer le nom de Jésus. En disant ainsi, il n’innovait en rien. Il ne faisait que confirmer une pratique connue. Depuis lors, la suggestion de Basil est venue de Grèce en Russie. Et un grand nombre de gens sans instruction, même ceux qui sont totalement illettrés, ont trouvé le salut et la vie éternelle par la Prière de Jésus.

Le Seigneur Christ se réjouit d’une joie incompréhensible en voyant notre succès. Il déclare que les mystères de la foi chrétienne ne sont pas révélés aux sages et aux exaltés dans le monde, mais à ceux qui sont enfants en choses du monde. Ses disciples étaient de ce nombre. Il les choisit parmi les simples, les ignorants et les illettrés. Pour suivre Christ, nous devons devenir enfants et accepter son enseignement avec la simplicité et l’amour d’un enfant. Si nous le suivons ainsi, il nous explique son enseignement le plus profond. Il nous explique comment le Fils, bien qu’il soit devenu homme, reste au-delà de la portée des rationalistes humains. Son saint nom reste aussi au-delà de leur portée. Ce n’est qu’avec la simplicité et la confiance d’enfant que nous pouvons recevoir l’enseignement de la prière au nom de Jésus. Pratiquons de la même manière.

Ce que personne n’aurait pu envisager c’est le résultat de cet accès direct à Christ. En invoquant Christ le Roi, tout homme en lin rugueux, toute femme en habits délabrés et le visage entouré d’une écharpe, tout garçon ou toute fille qui binait les navets ou qui battait le linge pouvait – et tel fut le cas – contourner l’église nationale pour obtenir ce dont ils avaient besoin directement du ciel. Ignaty Bryanchaninov écrivit :

Seuls les pauvres en esprit, seuls ceux qui sont conscient de leur pauvreté et de leur besoin, s’agrippent constamment à Christ en prière. Ceux-là seuls ont la possibilité de découvrir en eux-mêmes la grandeur de son nom. « Les pauvres et les nécessiteux loueront ton nom » (Psaume 73:21). « Béni l’homme qui se confie dans le nom de l’Eternel » (Psaume 39:5).

Non pas les riches et les puissants, non pas les gens confortablement installés à la tête d’institutions religieuses, mais de grands nombres de gens du peuple en Russie, apprirent comme Nikolaï Svyatocha comment marcher avec Christ. Avec lui, ils survécurent à la persécution et se préparèrent pour…

 

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Traduit et mis en ligne par eglisedemaison.com Nous aimerions lire vos commentaires : cliquez ici