Dans les halls des églises dans lesquelles ils se tenaient pour adorer1, les chrétiens russes regardaient vers le haut des grands dômes où la similitude de Christ, assis sereinement sur son trône magnifique, les illuminait. Les artistes byzantins leur avaient dépeint Christ comme étant le Maître de l'Univers, entouré des martyrs et des prophètes de l'ancien comme du nouveau Testament, des patriarches, des apôtres, et de la multitude céleste dans la gloire et la lumière de la Résurrection.
Dans les siècles qui ont suivi, tous les croyants russes, même après qu'ils aient quitté l'église grecque, restaient émerveillés devant la majesté de Christ, et ils l'adoraient. Mais ils savaient que Christ, comme David, avait grandi parmi les gens simples, et il ne les intimidait pas.
Les chrétiens russes se souvenaient que Christ avait souffert, impuissant, sur la croix – le « Christ du Vendredi Saint. » Mais à leur époque ils le voyaient comme un puissant guerrier, se tenant victorieux au-dessus de Satan, la mort et l'enfer – le « Christ de la Résurrection. » Ilaryon de Kiev a écrit en l'an 1050 :
Christ était un véritable homme, non seulement dans l'apparence, mais véritablement dans notre chair. Il était Dieu dans toute sa perfection . . . . Il a souffert pour moi comme un homme, mais en tant que Dieu il est resté incorruptible. Il est mort, bien qu'il fût immortel, pour m'amener de la mort à la vie. Il est descendu en Enfer pour secourir mon aïeul Adam, et pour lier le diable. C'est alors que la majesté Divine lui est revenue. Trois jours plus tard il est ressuscité d'entre les morts. Il est revenu victorieux. Il est revenu pour être Christ le Roi.Les chrétiens russes ne voyaient pas simplement Christ comme une victime de la justice de Dieu. Ils le voyaient comme la dignité et la joie de Dieu, comme son Fils courageux qui avait osé abattre les portes de l'enfer, lier le diable et les secourir des mains de Satan, tout comme David avait secouru ses brebis des crocs du lion et de l'ours. Kirill Turovsky, presbyte dans une petite ville près de Kiev a écrit au douzième siècle :
Notre Seigneur Christ a été crucifié en tant qu'homme, mais en tant que Dieu il a éclipsé le soleil et changé la lune en sang, amenant la terre toute entière dans les ténèbres. En tant qu'homme, il a crié et a rendu l'âme, mais en tant que Dieu il a secoué la terre et a brisé les rochers. En tant qu'homme il a été percé. Mais en tant que Dieu il a déchiré le voile du lieu Saint . . . . Il a obscurci le soleil, secoué la terre, et fait lamenter toutes les créatures, afin de détruire les remparts de l'enfer. Les âmes vivantes ont vu la lumière, et les larmes d'Eve ont été changées en joie. . . . Alors l'armée céleste, courant avec lui a crié, « Portes, élevez vos linteaux ; Élevez-vous, portes éternelles ! Que le Roi de gloire fasse son entrée ! » Pendant qu'il libérait les âmes liées et enchaînées par les puissances hostiles, elles ont chanté « Ô mort, où est ton aiguillon ? Séjour des morts, où est ta victoire ? »Christ comme Seigneur et Maître
En plus de sa résurrection des morts, les russes célébraient également l'ascension de Christ dans les lieux célestes – la fête de son couronnement éternel.
Christ est notre frère. Mais il est bien plus qu'un membre de notre famille – quelqu'un qui est toujours près de nous, mais envers qui nous n'avons que peu de responsabilité. Il est notre Joseph, placé par le Roi des Cieux en directe autorité sur nous. Même si Christ se plaît à nous faire des faveurs spéciales, les russes sentaient le besoin de se prosterner devant sa face, en lui apportant leurs demandes. Pour les muzhiks, en particulier, cela venait tout naturellement.
Depuis toujours, les muzhiks avaient servi des maîtres puissants. S'ils avaient un bon maître, ils vivaient heureux. Toutes choses et toutes personnes dépendaient de lui. Mais s'ils avaient un mauvais maître, ils souffraient. Ils s'estimaient donc heureux d'avoir un bon maître, Christ, dans les cieux. Ils croyaient que Christ, comme David, était un bon berger pendant qu'il était sur terre. Comme David, il s'était battu contre le géant vantard (Satan, Goliath) et avait vaincu. Maintenant, comme David à Jérusalem, il siégeait sur son trône glorieux.
Avec le Roi David / Christ comme leur maître – les dirigeant avec sagesse, prenant soin d'eux, et puissant pour les protéger de leur ennemi, Satan – les croyants russes vivaient heureux comme ses esclaves. En tant qu'esclaves de Christ, jamais il ne leur venait à l'idée qu'ils pouvaient pécher sans en subir les conséquences. Kirill Turovsky a écrit :
Tu es une bougie que le maître allume et utilise comme il l'entend. Ce n'est qu'avant d'entrer dans l'église que tu peux disposer de ta vie comme tu le veux. N'examine pas de quoi ni comment tu es constitué. Tu es un morceau de tissu. Ce n'est qu'avant que le maître ne te ramasse pour t'utiliser, que tu peux être conscient de toi-même. Ne t'inquiète pas s'il te déchire pour t'utiliser comme serpillière.La repentance
L'église grecque (byzantine) a appris aux russes qu'il y a deux oiseaux qui chantent au paradis : l'oiseau de la tristesse et l'oiseau de la joie. Ils enseignaient que ce n'était qu'à travers la tristesse de la repentance, la tribulation et la mort corporelle, qu'il devient possible à l'homme de goûter à la joie éternelle. Un croyant du onzième siècle, qui s'appelait « Vassily » a écrit :
Aie une démarche humble, une posture assise humble, un regard humble. . . . Parle moins fort. Mange et bois avec modération sans élever la voix. Garde le silence devant les personnes âgées. Ne te dispute pas. Ne rie pas facilement. Garde les yeux baissés et l'âme élevée. Mon enfant, souviens-toi toujours de la mort. Penser à la mort t'apprendra ce qui est bon, et comment tu dois vivre cette courte vie.Vivant une vie précaire dans les vastes régions froides et isolées, aucun russe ne pouvait prendre la mort à la légère. Georgy, un abstinent du dixième siècle habitant à Zarub a écrit à un ami :
Évite le rire insensé. Ne fais pas venir dans ta maison des jongleurs, des clowns, ou des musiciens pour te distraire. Ça c'est païen, pas chrétien. Ce sont les gens du monde qui ont besoin d'être distraits.Souviens-toi toujours de la mort féroce, sa soudaineté, et combien d'âmes elle ravage sans leur donner le temps de dire un mot. Et que vient-il après ? Le jugement et divers tourments, cruels et éternels . . . et des trônes de gloire et des couronnes aux cieux pour les justes. . . . Porte la crainte de Dieu dans ton coeur et aime-le.
Un croyant qui signait son nom « Gennady » a écrit :
Il est très profitable pour la repentance de visiter ceux qui sont en train de mourir. Quel homme n'est pas frappé au coeur en voyant l'un de son propre genre descendre dans la tombe, abandonnant sa position, sa renommée et sa fortune ?Des propos francs au sujet de la mort ne rendaient pas toutefois les croyants russes moroses ni prétentieusement « pieux. » Ils pleuraient facilement – surtout à l'église – mais les étrangers qui ont appris à les connaître ont raconté leur hospitalité exceptionnelle, leur spontanéité et leur bonne humeur.
D'ailleurs pour les croyants russes, penser à la mort ne leur apportait pas une crainte morbide. Cela leur apportait plutôt la paix et la confiance en Dieu. L'auteur anonyme de l'Introduction à la repentance a écrit :
Jésus Christ qui retire tous les péchés du monde entier, retirera également tous les tiens – à condition que tu te repentes de tout ton coeur et que tu fais ce qui lui est agréable.Si tu as volé, va et rends ce que tu as volé. Règle les choses avec ceux que tu as offensé – immédiatement. Ensuite approche toi en véritable repentance et tous tes péchés seront pardonnés.
La grâce et la vérité
Pour les croyants russes, la définition de la grâce n'était pas « la faveur non méritée de Dieu. » Et ils ne limitaient pas non plus la grâce de Dieu aux sacrements. En partant du texte de Jean 1:142, ils parlaient habituellement de la grâce en rapport avec la vérité (pravda, qui comprenait pour eux le concept de la justice ou l'égalité sociale), et voyaient cela comme la puissance de Dieu qui nous permet d'agir. Il fallait la grâce, disaient-ils, pour vivre la vérité.
La grâce et la vérité transforment les pécheurs en saints, et les prépare pour la vie éternelle. Ilaryon de Kiev a écrit :
La loi de Moïse était un précurseur qui nous indiquait la grâce et la vérité. De la même façon la grâce et la vérité nous indiquent le monde à venir et la vie éternelle. . . . Moïse et les prophètes ont mené les hommes à Christ. Christ et ses apôtres (remplis de grâce et de vérité), nous mènent à la résurrection et au monde à venir.Les juifs étaient rendus justes par les lois et les images des choses à venir. Les chrétiens sont sauvés par la grâce et la vérité. Pour les juifs, la justification est de ce monde. Pour nous, le salut sera dans l'âge à venir.
Pour les croyants russes, la justification c'était bien plus que d'être rassuré intellectuellement, « comme si on n'avait jamais péché. » La justice c'était bien plus que de se savoir doctrinalement « juste » comme le pharisien dans le temple. Pour eux, ni la justice, ni la justification n'avaient de valeur morale en dehors de l'expérience humaine. Être « juste » c'était offrir un lit à un étranger, et nourrir les pauvres. Être justifié c'était entretenir de soi-même une opinion humble, et se refuser les luxes superflus.
Les croyants et les pauvres
Bien qu'ils adoraient Christ comme le Roi des Cieux, les croyants russes n'oubliaient jamais de quelle manière il avait vécu sur la terre. En Judée – avant sa victoire et son couronnement céleste – ils savaient qu'il avait vécu parmi les pauvres et les esclaves. Ses disciples, selon eux, devaient en faire autant.
L'homme qui signait son nom « Gennady » a écrit :
Ne dis pas, « Je suis le fils d'un homme riche, la pauvreté est donc une honte pour moi. » Personne n'est plus riche que Christ, votre Père céleste qui vous a engendré dans le baptême. Et pourtant lui-même marchait dans la pauvreté, n'ayant même pas un lieu où poser sa tête.Sans aucun doute, les deux chrétiens grecs qui ont eu le plus d'impact sur l'attitude des russes dans leur rapport envers les pauvres, furent Jean Chrysostom et Basile de Césarée. Les écrits des deux hommes furent traduits en slavon dès l'époque de Cyril et Méthode, et ont été très largement distribués en Russie. Les russes appréciaient énormément les entendre lire, et jusqu'à nos jours, d'innombrables parents russes appellent leurs petits garçons Ivan ou Vassily, les versions russes des prénoms de ces deux hommes éminents.
Jean Chrysostom fut l'un des derniers chrétiens primitifs à parler de communauté et de ce que Christ enseignait par rapport aux richesses et aider les pauvres. Mais il alla même plus loin, en disant qu'il était impossible d'être riche et chrétien à la fois. Les russes ont traduit ses écrits au sujet de l'homme riche et de Lazare, et ont repris ce thème dans d'innombrables histoires et cantiques. Basile de Césarée a écrit dans le même esprit :
N'es-tu pas un voleur, toi qui considères tiennes les choses que tu n'as reçues que pour pouvoir les distribuer aux autres ? Le pain que tu mets de côté, c'est le pain des affamés. Le vêtement que tu as verrouillé dans une armoire, c'est le vêtement de l'indigent. Les chaussures qui moisissent dans ton placard, appartiennent à celui qui n'en a pas. Les richesses que tu t'amasses sont les richesses des pauvres.Gennady de Kiev a écrit au onzième siècle :
Quand tu es attablé devant de nombreux plats succulents, souviens-toi de ceux qui mangent du pain rassis et qui ne peuvent pas se procurer de l'eau parce qu'ils sont trop malades. . . . Pendant que tu dégustes tes boissons rafraîchissantes, souviens-toi de ceux qui boivent de l'eau tiède souillée. . . . Quand tu t'allonges dans ton lit duveteux en étirant tes membres, souviens-toi de ceux qui dorment sur la terre battue, couverts de chiffons, les jambes recroquevillées à cause du froid.Les russes ne méprisaient pas ceux qui dépensaient leur argent avec imprudence, surtout s'ils le faisaient par amour de Jésus. Dans les Bibles slavones, le fils rétif de la parabole de Jésus n'était pas décrit comme étant prodigue, chose qui ne leur paraissait pas mauvaise, mais plutôt comme gaspilleur. Un exemple de cette attitude fut donné par Fyodor Pechersky.
Fyodor était né dans une famille noble, mais ne s'intéressait pas aux jeux et divertissements inutiles des riches. Il s'est mis à s'habiller simplement et à travailler avec les serfs qui étaient sous l'autorité de son père dans les champs qui environnaient le domaine. Quand ses amis et sa famille se sont moqués de lui, il a dit « Notre Seigneur Jésus Christ s'est humilié et a permis aux autres de le critiquer. Ne devons-nous pas en faire autant ? » Après la mort de son père (Fyodor n'avait que treize ans), il s'est échappé de chez lui pour devenir un pèlerin itinérant. Mais sa mère l'a retrouvé et l'a fait enchaîner.
Pourtant cela n'a pas découragé Fyodor. Dès qu'il a pu se libérer il est parti seul vivre dans les grottes qui avaient été creusées par les Varègues des années auparavant dans les falaises dominant le Dnepr, au sud de Kiev. Un ami, Nikon, et d'autres l'ont rejoint. Depuis des années, des ermites chrétiens avaient vécu dans ces grottes, en agrandissant les galeries au fur et à mesure des besoins, et celles-ci avaient fini par ressembler aux catacombes. Fyodor aimait bien y vivre, mais il désapprouvait fortement que les chrétiens vivent une vie cachée sans se mettre au service des autres. « En accord avec les commandements de Christ, » il disait aux habitants de la grotte « je vous dit qu'il est nécessaire pour nous de nourrir les affamés et de soigner les sans-abri par le fruit de nos labeurs. . . . Si Dieu dans sa miséricorde ne nous élève et ne nous nourrit par l'intermédiaire des pauvres, de quelle utilité serait notre travail ? »
Fyodor a motivé les habitants de la grotte à vivre ensemble en communauté. Ensuite ils ont construit une auberge pour les voyageurs, un hôpital pour les malades et ils ont mis en place un réfectoire pour nourrir les pauvres. Fyodor a montré l'exemple en étant le premier à s'engager dans les travaux : couper le bois, peler les oignons pour la soupe, ou désherber le jardin de la communauté. Nikon avec l'aide de beaucoup de fervents volontaires commença à traduire ou recopier des livres puis à les relier et à les distribuer. Les membres de la communauté faisaient du pain pour ceux qui étaient dans les prisons et qui n'avaient pas de quoi manger, et quand ils entendaient parler de personnes en détresse, ils n'hésitaient pas à risquer leur vie, si nécessaire, pour les assister ou pour intercéder. Pour expliquer leurs actions, Fyodor a écrit :
N'est-il pas normal que les paroles de l'évangile fassent brûler nos coeurs ? . . . Qu'avons-nous fait pour Christ pour qu'il décide de nous choisir ? Qu'est-ce qui l'a motivé pour nous secourir dans notre situation précaire ? Ne sommes-nous pas tous devenus inutiles pour lui, en nous détournant de la voie étroite ? Et pourtant il ne nous a pas laissés seuls dans notre misère. Il ne nous a pas méprisés. Au contraire, il a pris la forme d'un esclave et il est devenu comme nous.Il nous a cherchés jusqu'à nous trouver. Il nous a portés sur ses épaules et nous a rapportés pour nous asseoir à la droite du Père. Ne vois-tu pas sa miséricorde et son amour pour l'homme ? Nous ne l'avons pas cherché. Il nous a trouvés ! . . . Christ, la Parole de Dieu est venu sur terre non pas pour lui-même, mais pour les autres. Il a souffert et il est mort pour tous. Il n'exclut personne de son amour, alors pourquoi le faisons-nous de notre côté ?
Un autre croyant russe qui s'appelait Yakov, a écrit à un certain jeune homme :
Si tu souhaites imiter les miracles des apôtres, cela est dans ton pouvoir. Ils pouvaient faire marcher les estropiés et guérir les mains flétries. Toi aussi tu peux guérir les estropiés de la foi et les faire marcher à nouveau vers l'église et vers les réunions religieuses. Toi aussi tu peux guérir les mains qui sont flétries d'avarice, et leur redonner toute leur flexibilité en leur apprenant à donner aux pauvres.En plus de donner aux pauvres, les russes considéraient comme une opportunité sacrée de pouvoir recevoir et héberger les étrangers. Et ils avaient souvent l'occasion de pratiquer l'hospitalité. Les gens habitaient loin les uns des autres, reliés par des routes en mauvais état, et les hivers longs et rudes rendaient les voyages difficiles. Mais dans les villages il n'y avait pas besoin d'hôtels. Même les muzhiks les plus pauvres donnaient volontiers leur dernier morceau de pain à celui qui venait frapper à leur porte.3 Le dernier et plus grand péché capable d'exclure les gens du paradis était, selon les russes, d'avoir traité un mendiant avec mépris.
Souffrir patiemment
Christ règne dans les cieux et sur la terre. Dieu l'a exalté au plus haut point. Mais selon les croyants russes, il avait atteint cette position élevée à travers la pauvreté, l'humilité, et l'amour.4 Cela était mystérieux. Comment une personne qui choisit le chemin descendant, peut-elle se retrouver en haut ? Comment les dociles peuvent-ils soumettre les puissants, les faibles dominer sur les forts, et les pauvres triompher sur les riches ? Les russes ne connaissaient pas la réponse, mais ils savaient que Jésus avait pris ce chemin, et ils étaient décidés de le suivre – même jusqu'à la croix.
Kirill Turovsky a écrit à un ami :
Tu devrais suivre l'exemple de Christ qui a souffert de sa naissance jusqu'à sa mort. Tu devrais te souvenir comment les gens le maltraitaient. Ils médisaient de lui. Ils l'insultaient, et à la fin, il est mort pour toi.Yakov, dans une lettre adressée à Dmitry, son « fils spirituel, » a décrit les souffrances de Christ.
Il était tout-puissant. Les anges le portaient. Mais regarde le maintenant dans ses chaînes, avec des soldats qui le dirigent. Au ciel il était assis à la droite du Père. Mais regarde le maintenant devant le souverain sacrificateur et le gouverneur romain. . . . Sur la montagne il avait brillé, étant plus lumineux que le soleil. Mais maintenant les impies le frappent et lui crachent à la figure !Le fait que Christ ne se soit jamais défendu a fortement impressionné les croyants russes, et sa patience dans ses souffrances – présenter l'autre joue – devint un idéal pour eux. Deux des fils de Vladimir furent d'ailleurs parmi les premiers à pouvoir le mettre en pratique.
Avant sa mort, le prince Vladimir a envoyé ses douze fils vers les douze provinces de la Russie. Il espérait qu'ils deviendraient de bons dirigeants chrétiens pour le peuple russe. Mais cela fut loin d'être le cas.
Svyatopolk, le fils aîné qui a pris la place de son père à Kiev était un truand. Déjà jeune homme il s'était attiré des ennuis, mais Vladimir lui avait pardonné et ne l'avait puni que légèrement. Le second fils, Yaroslav, était un homme gentil et consciencieux, et il se retrouva à Novgorod. Tout le monde a quitté le foyer, même les plus jeunes fils, Boris et Gleb.
Boris et Gleb s'appréciaient particulièrement l'un l'autre. Boris aimait beaucoup lire et pendant les longues soirées d'hiver, il divertissait son frère en lui racontant des histoires de la Bible et des écrits des premiers chrétiens grecs. Puis Boris s'est marié vers dix-huit ans et a dû partir à Rostov, laissant son frère cadet qui lui est parti pour Murom. La séparation peina les jeunes frères.
Peu après, ils apprirent la mort de leur père, le prince Vladimir – et immédiatement après la prise de pouvoir de Svyatopolk, le nouveau prince, qui avait l'intention de tuer tous ses frères. Boris était en voyage vers Kiev lorsqu'il apprit qu'une bande de soldats étaient déjà en route pour le tuer, et qu'ils ne tarderaient pas à le rencontrer. « Que dois-je faire maintenant, en tant que chrétien ? » demanda Boris à ses compagnons. « Maintenant que nous sommes au courant de l'affaire, devons-nous nous défendre ? »
Pendant de longues heures cette nuit, dans leur camp près de la rivière Alta, Boris lutta avec la tentation. Il sortit seul pour contempler les étoiles. Il pria avec ferveur, jusqu'à ce que les paroles de Jean lui viennent à l'esprit : « Si un homme dit, J'aime Dieu, et qu'il hait son frère, c'est un menteur. Car celui qui n'aime pas son frère qu'il a vu, comment peut-il aimer Dieu qu'il n'a pas vu ? »
Soudain, tout paraissait limpide. « En tant que chrétien, je dois évidemment souffrir l'injure, comme l'a fait Christ. Je ne peux pas me défendre. Si Dieu veut me protéger, c'est Lui qui interviendra. Mais sinon, je mourrai comme Christ, sans armes. »
Avec un sentiment de victoire imminente, Boris rentra retrouver ses compagnons et leur dit :
Admettons que j'arrive à obtenir la place de mon père à Kiev, alors le peuple pervertirait sans doute mon coeur, et il se pourrait que j'agisse exactement comme mon frère Svytopolk. . . . Il se pourrait que je fasse le mal pour obtenir la gloire ou les royaumes de ce monde qui passe – royaumes qui tiennent sur moins qu'une toile d'araignée. . . . Au fond, mes frères et mon père, qu'ont-ils obtenu ? Où sont-ils aujourd'hui ? De quelle utilité est la gloire de ce monde : les vêtements de pourpre et les ornements, l'argent et l'or, le vin et les boissons, la nourriture succulente, les chevaux splendides, les grandes demeures royales, et l'orgueil de ceux qui les servaient ? Tout cela est comme un rêve. Quand ils sont morts, tout est disparu. . . . Pour cette raison, Salomon, étant passé par tout cela, et ayant acquis toutes ces choses, a déclaré, « Vanité des vanités, tout est vanité. »5Boris voulait rencontrer ses meurtriers seul, et il fit donc partir tous ses compagnons. Mais avant qu'ils s'en aillent, il pria ainsi : « Seigneur Jésus, tu es venu sur terre comme un homme et tu as permis aux hommes de te clouer, injustement, sur une croix. Tu as accepté patiemment cette souffrance. Maintenant je te demande de me donner la grâce d'accepter la mienne. Je dois souffrir, non pas aux mains de mes ennemis, mais aux mains de mon frère. Seigneur, ne lui impute pas cette faute. »
C'est avec un tel calme que Boris a rencontré ses meurtriers quand ils sont arrivés, qu'ils étaient tout à fait désemparés. Mais un jeune homme rude a fini par jeter la première lance. L'un des compagnons de Boris, un magyar qui ne pouvait pas supporter de le déserter, s'est jeté devant Boris pour le protéger. Mais les soldats, une fois qu'ils avaient commencé ne pouvaient plus être dissuadés. Ils enveloppèrent le corps de Boris dans une natte et le rapportèrent à Kiev dans une charrette.
Gleb, qui descendait le Dnepr dans un bateau, a rencontré les meurtriers près de Smolensk, alors qu'ils remontaient la rivière. Quand il a réalisé leurs intentions, il a crié « Mes frères, ne me faites pas de mal, de grâce ! Je ne vous ai fait aucun tort. . . . Ayez pitié de ma jeunesse. Ayez pitié ! Faites de moi votre esclave, mais ne fauchez pas ma vie immature. Ne fauchez pas l'épi vert. Ne coupez pas la tendre pousse verte. . . . »
Les hommes de Svyatopolk n'ont éprouvé aucune pitié pour lui. Voyant l'un de leurs camarades à bord du bateau de Gleb (celui qui servait de cuisinier), ils l'ont gagné de leur côté. Celui-ci assaillit Gleb et lui trancha la gorge.
« Tu as méprisé la gloire périssable de ce monde, » a écrit un chroniqueur à propos de Gleb. « Tu as haï le royaume de ce monde et as aimé la pureté. Tu as souffert une mort cruelle sans résister aux intentions meurtrières de ton frère. . . . Tu as été mis à mort à cause de l'Agneau parfait, le Sauveur de nos Âmes qui fut sacrifié pour nous. »
Le chroniqueur qui a écrit l'histoire de Boris et Gleb a sans doute quelque peu « standardisé » le récit pour lui donner du style littéraire. Mais le meurtre des deux garçons et leur attitude non-résistante a ébranlé la Russie. Quel était au juste cet Évangile bizarre venu de Byzance avec Anne ? Une telle chose ne s'était jamais produite auparavant. Que deux jeunes princes de Kiev, ayant découvert un complot pour les éliminer, choisissent de ne pas se défendre – c'était irréel ! Dans toute la Russie, les gens commençaient à se demander : jusqu'à quel point doit-on prendre au sérieux l'Évangile de Jésus ? Pour certains il commençait à paraître évident que si on lui permettait, l'Évangile ne s'arrêterait pas avant d'avoir totalement révolutionné leur vie.
Après la mort des jeunes hommes, Yaroslav est rentré de Novgorod. Svyapolk, face à qui le peuple n'éprouvait qu'horreur et honte, s'est enfui en Pologne. Mais les multitudes qui sont venues visiter les tombes de Boris et Gleb, les « saintes victimes, » à Kiev sont reparties avec une nouvelle flamme brûlant dans leur coeur.
Vivre comme Christ – le suivre à travers les souffrances et la mort – leur paraissait maintenant comme le moyen sûr de triompher avec lui au ciel. Cela les a mené, malgré la pauvreté et la détresse les plus extrêmes, à . . .
L'amour de la beauté
Quand Fyodor Dostoyevsky a écrit ce qui est devenu sans doute sa déclaration la plus appréciée, « Le monde sera sauvé par la beauté, » il a verbalisé quelque chose de très profond. Neuf siècles avant, les croyants russes avaient déjà commencé à découvrir cette vérité.6
L'amour de la beauté (que les grecs appelaient philokalia) est venu vers les russes dans des circonstances difficiles. Éparpillés dans des colonies séparées par des centaines voire des milliers de kilomètres, ils passaient parfois des mois entiers avec pas grand chose d'autre que Dieu. Des hivers épouvantables s'abattaient sur eux. La neige commençait à tomber dès l'automne et restait tout l'hiver – effaçant les sentiers et recouvrant les bouleaux et les maisons avec un épais manteau de silence. Les gens mouraient en hivers, de maladies que personne ne connaissait, du froid, et de la faim. Le soleil devenait tout petit et pâle au dessus de l'horizon austral.
Mais au printemps, à l'époque de la Sainte Célébration7 quand la neige disparaissait, le soleil brillait chaleureusement, et les champs de jeunes blés verdissaient dans la lumière céleste, et le peuple russe ressuscitait. Ils se prosternaient vers l'Est. Ils fermaient leurs yeux – bouleversés par la bonté de la riche terre noire, des abeilles dans les fleurs des pruniers, et des nuages blancs qui flottaient à nouveau comme de la laine au dessus des steppes et des forêts en réveil.
A la fin du dixième siècle David, un habitant de Smolensk sur le Dnepr a essayé de mettre par écrit ses sentiments :
Dieu immortel ! Je te bénis pour tout ce que tu as créé. Tu es le seul Roi. Tu donnes toutes bonnes choses pour que tes créatures en jouissent. Tu as créé la terre et tu veilles sur elle, en attendant que ceux que tu y as placés te reviennent. Tu honores avec une grâce céleste ceux qui mènent une vie vertueuse. . . . Tous tes jugements sont bons Tu es vivant à jamais. Tu donnes de ta grâce à tous ceux qui regardent à toi.Vladimir Monomakh a écrit :
Dieu, qui peut s'empêcher de te louer ? Qui pourrait refuser de glorifier ta puissance et ta merveilleuse beauté visibles sur cette terre ? Nous sommes émerveillés Seigneur de voir comment tu règnes sur les cieux, le soleil, la lune et les étoiles ! Nous sommes émerveillés devant les ténèbres et la lumière, et devant la terre qui flotte sur les eaux, et Seigneur, par ta bonté ! Nous sommes émerveillés de voir comment tu as orné les animaux, les oiseaux et les poissons ! Nous admirons cette merveille : que tu aies créé l'homme de la poussière, et pourtant combien variés sont les visages des hommes ! Même si le monde entier devait se tenir dans un même lieu, il n'y aurait pas deux visages exactement semblables. Dans ta sagesse, tu nous as tous donné une image personnelle. Nous sommes dans l'étonnement devant les oiseaux ! Les oiseaux en provenance du paradis, qui ne vivent pas continuellement dans le même pays, mais qui voyagent, les forts comme les faibles, au dessus de tous les pays, selon ton commandement. Ils survolent toutes les forêts et les champs. Tout cela Seigneur, tu as donné pour notre nourriture et notre joie ! . . . Et tu apprends aux oiseaux à chanter pour notre plaisir et le tien !Remarquer la beauté, c'est remarquer Dieu. Les russes voyaient la beauté partout et s'en réjouissaient même là où d'autres se seraient retirés dans la peur. « J'aime les orages au printemps, » a écrit Fyodor Tyutchev. « D'est en ouest, le tonnerre joyeux gronde dans les cieux. Les gouttes d'eau tombent agilement. Dans les forêts les oiseaux ne peuvent garder le silence. Leurs conversations gazouillantes, avec le ruissellement de l'eau – toutes choses font résonner la joie céleste du tonnerre ! »
Dans l'expérience des russes, l'adoration et l'amour de la beauté ont fini par se rejoindre. Ils appelaient cela Umilenie, un terme qu'ils rapprochaient parfois du mot grec katanuxis (une sensation de picotement, une expérience intérieure atteignant un paroxysme vertigineux). Expérimenter umilenie c'était devenir conscient de Dieu à un tel point que cela transformait son coeur. Cela accompagnait chez les croyants russes une attitude de repentance. A travers umilenie ils obtenaient la grâce de vivre la vérité. Une fois que j'ai commencé à comprendre cela, et alors qu'umilenie commençait à faire partie de ma propre expérience, je savais comment les croyants russes avaient pu survivre à la persécution. Ils faisaient bien plus que « suivre Christ. » Ils marchaient . . .
1Les églises orthodoxes orientales sont divisées en trois parties : le « hall » où l'auditoire se tient debout, « l'autel » où l'Eucharistie est consacrée, et la sacristie.
2La Parole a été faite chair et a demeuré parmi nous (et nous avons contemplé sa gloire, la gloire du fils unique de Dieu), rempli de grâce et de vérité.
3Nous en avons le témoignage de la part de Mennonites qui se sont installés en Russie au 18e siècle.
42 Corinthiens 13:4 : “Il fut crucifié dans la faiblesse, mais il vit par la puissance de Dieu.”
5Les citations de Boris et Gleb sont tirées des traductions de Skazanie (“la légende”), écrite peu de temps après la mort des deux jeunes hommes et traduit par Georgy Fedotov.
6Une légende russe raconte comment le Prince Vladimir aurait envoyé des émissaires vers les khazars, les turcs, et les byzantins pour découvrir quelle était la meilleure religion. Les hommes trouvaient le judaïsme ennuyeux. Ils n'appréciaient pas la liturgie musulmane. Mais à Byzance, ils ont dit : « Nous ne savions pas si nous étions sur la terre ou au ciel. Sur la terre il n'existe pas de beauté si spectaculaire. Nous ne savons pas comment la décrire. Tout ce que nous savons c'est que Dieu habite parmi les hommes, et leur service est plus beau que toutes les cérémonies des autres nations. Nous n'oublierons jamais cette beauté. Tout homme, une fois qu'il goûte ce qui est doux, ne veut plus manger ce qui est aigre. » La légende est sans aucun doute fictive. Mais elle en dit long sur le caractère des russes – cherchant Dieu dans le beau, laissant de côté totalement le jugement rationnel. Les croyants russes, même après qu'ils connaissent Christ et la Bible, continuaient globalement à fonctionner de cette manière.
7La Fête de la Résurrection
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Traduit et mis en ligne par eglisedemaison.com Nous aimerions lire vos commentaires : cliquez ici