Neige, feu, et or


La Russie—ses contes étranges et sauvages de meurtre, de villages en flammes, de champs de blé mûrissant sur les steppes, de longs trains de wagons délabrés, de chevaux en fuite dans la boue, d'hivers en Sibérie—nous les avions déjà tous entendus, mais notre émerveillement renaissait toujours en écoutant parler la grand-mère.

La grand-mère habitait loin de la Russie, au Canada. Après la révolution bolchevique et le décès de son mari, elle s'était enfuie de Borosenko en Ukraine pour venir au Canada avec ses enfants. En tombant d'un wagon, elle s'est cassé la colonne. Maintenant c'était une petite dame toute courbée. D'autres membres de la famille étaient restés en Russie et s'étaient enfuis vers l'est en passant par la Sibérie pour arriver à Blagoveschensk et la Manchourie. Là ils ont franchi sur la glace la rivière Amur pour arriver en Chine. « Ils avaient tellement faim, » nous racontait la grand-mère, « qu'ils remerciaient Dieu pour les chinois qui leur permettait de boire leur eau de vaisselle. » Enfin, ceux qui avaient survécu se sont retrouvés au Brésil.

En vieillissant, la grand-mère commençait à oublier où elle était, en Amérique du Nord, ou du Sud, en Asie, ou en Europe. Mais généralement elle passait son temps à observer les passants à travers les plantes de sa petite fenêtre qui donnait sur une rue de Kitchener, cherchant du regard ses voisins qu'elle connaissait—en Russie.

En théorie, cela n'aurait pas été impossible. Beaucoup d'immigrés russes habitaient Kitchener dans l'Ontario. Il y avait plusieurs congrégations d'immigrés qui se rencontraient dans la ville, et c'est à travers eux que j'ai pu en savoir davantage sur cette histoire.

C'est précisément à travers mon amitié et finalement mon mariage avec Susan Krahn (qui avait de la famille dans une congrégation au Kazakhstan), mais aussi grâce à la mission Licht im Osten, et un livre qu'on nous a offert en 1972. Ce livre, Christen unter Hammer und Sichel ( Les Chrétiens sous le Marteau et la Faucille ), est devenu ma première introduction dans un monde étrange et nouveau – un monde où des chrétiens ont survécu à des persécutions incroyables pendant mille ans. Et où mieux encore, ils se sont épanoui pour atteindre parfois des millions d'individus dans cette église « souterraine. »

Comment ont-ils réussi ?

À quoi s'attendre

Pour me guider dans mon enquête, j'ai pris comme principe ce qui me paraissait le plus évident : on doit s'attendre à souffrir quand on veut suivre Jésus.

Les écrits des croyants russes et les histoires de ce qu'ils ont souffert dans les vastes étendues enneigées, semblaient s'accorder avec une telle vision de la vie. « L'église souterraine » des années 1970 était issue de « l'église souterraine » du début des années 1900. Cette église à son tour descendait d'une « église souterraine » des années 1860 inspirée elle-même d'une tradition « souterraine » qui m'a amené, comme dans un soumarin, faisant surface brièvement de temps à autre, jusqu'à l'aube du christianisme.

Georgi Vins, un chrétien russe, a écrit dans les années 1960 :

L'histoire de l'église chrétienne évangélique et baptiste en Russie, à l'exception d'une courte période de temps, c'est l'histoire d'un peuple condamné à une souffrance constante, une histoire de camps et d'emprisonnements qui touche les pères, les enfants, les petits-enfants...

La persécution est devenue héréditaire — nos grand-parents étaient persécutés, nos pères étaient persécutés ; maintenant c'est nous qui sommes persécutés et opprimés, et nos enfants endurent des difficultés et des privations.

Un jeune étudiant en médecine, mis en justice pour activité chrétienne devant un tribunal soviétique à Odessa a déclaré en 1967 :

L'église vit tant qu'elle souffre. En regardant l'histoire du christianisme, nous voyons comment la foi en Christ a survécu tant que l'église souffrait. Par contre, aux moments où l'église n'a pas marché avec Christ, ses persécutions ont cessé.

Je croyais tout cela, mais peu après j'ai découvert un indice encore plus important.

À quoi s'attendre dans l'au-delà

Mon père avait un cousin adopté ( le « géant » de notre enfance qui mesurait 2 mètres de haut ) qui était venu de la Russie pour s'installer au Canada. Ses parents possédaient une vaste propriété en Ukraine. Mais ils sont morts pendant la révolution bolchevique et le cousin Andrey ( nous l'appelions Henri ) est devenu orphelin. Il savait que j'aimais bien lire. Un jour quand je suis passé lui rendre visite, il m'a dit de prendre n'importe quel livre dans sa bibliothèque. J'ai choisi l'autobiographie d'un croyant russe, Ivan Prokhanov, publié en 1933. Dans le livre, j'ai trouvé un « Appel à la ressurrection » adressé par les chrétiens russes à « tous les chrétiens du monde » en 1928 :

C'est avec la salutation Khristos voskrese ! ( Christ est ressuscité ! ) que nous vous écrivons.... Aujourd'hui, comme à l'époque de Christ, la puissance qui a transformé Zachée et le voleur sur la croix est toujours opérante ! Depuis sa source ( Christ ) un fleuve de lumière, d'amour et de paix coule toujours dans le monde entier.... Ceux qui vivent selon l'Evangile de Christ continuent d'obtenir la puissance pour s'oublier eux mêmeset de servir les autres pour la guérison de la race humaine. Mais si nous levons un petit parasol, ou si nous fermons les rideaux, nous pouvons empêcher la lumière de nous atteindre. De la même façon, en faisant de petits changements dans l'évangile, les hommes ont obscurci sa lumière radieuse afin de garder des foules de gens dans les ténèbres.

On ne peut pas blâmer la lumière ! Le Soleil de l'Evangile brille encore !... Celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende ce que Dieu dit à l'église : Khristos voskrese ! Levons-nous et marchons dans la lumière !

La résurrection et la lumière divine. Un feu d'espérance ! Quand les chrétiens souffrent avec Christ, deviennent-ils naturellement optimistes ? A chaque fois que je me suis tourné vers lpes écrits des chrétiens russes, j'ai ressenti leur joie au printemps et au moment de la Résurrection de Christ. Au début je pensais qu'il s'agissait de la contre-partie — le « revers de la médaille » — de la souffrance, et que c'était peut-être là le secret de leur survie sous la persécution. Mais c'est alors que j'ai découvert un troisième indice.

Ce que signifiait « conversion » en Russie

En 1978 j'ai commencé à enseigner dans un village au nord-est de l'Ontario. Les couleurs d'automne, le jaune et l'orange flamboyant, commençaient à apparaître. Du côté de la maison en rondins où j'habitais avec la famille de trois de mes élèves, je grimpais au dessus des clôtures, puis traversais un ruisseau pour aller m'asseoir sur des gros rochers couverts de lichen, dominant ainsi une grande prairie où des vaches paissaient tranquillement. On voyait des maisons abandonnées et des toutes petites étables en bois parmi les collines ensoleillées et les terres agricoles. En haut de cette prairie, une route passait à travers des arbres puis descendait dans une clairière le long de la rivière Madawaska où il y avait une communauté chrétienne du nom de Combermere.

Les gens chez qui je logeais étaient des amis de la communauté et ce ne fut pas longtemps avant qu'ils ne m'amènent pour la visiter. Nous avons acheté des vieux vêtements dans leur petite boutique. Mais en apprenant petit à petit à les connaître, j'ai fini par en recevoir infiniment plus que des vieux pantalons et de vieilles chemises.

Yekaterina Kolyschkin, qui était jadis la Barone de Hueck et plus tard la femme d'un célèbre auteur, était venue à cet endroit dans la « taïga » canadienne pour redécouvrir ses racines chrétiennes russes. Beaucoup de personnes l'ont suivie et c'est de là que la communauté s'est formée.

Yekaterina avait passé son enfance dans le domaine de son riche père près de Saint Pétersbourg en Russie tsariste. A l'âge de quinze ans elle s'est mariée avec le baron Boris de Hueck. En 1917 elle a accompagné son mari qui était officier russe, sur le front allemand et a servi en tant qu'infirmière. Après la révolution bolchevique, démunie et affamée, elle a pris la fuite avec lui et son bébé vers la Finlande, puis vers le Canada.

Les temps étaient durs. Son mari est tombé malade et ne pouvait pas travailler. Yekaterina lavait des vêtements, travaillait en tant que bonne, et a enfin trouvé un emploi de vendeuse dans un magasin à New York. C'est là qu'une de ses collègues à découvert qu'elle était une « baronne en haillons » et a commencé à organiser des soirées où elle pouvait raconter ses expériences. Son histoire était tellement extraordinaire que très rapidement elle a commencé à recevoir des invitations pour parler à divers endroits et bientôt elle gagnait trois cent dollars par semaine.

Yekaterina pensait que le retour de ses richesses lui rendrait le bonheur. Mais c'est précisément le contraire qui est arrivé. Boris l'a quittée, et il est décédé peu après. La belle voiture et la maison qu'elle avait achetées pesaient sur sa conscience et la rendaient misérable. Depuis qu'elle avait connu la « communion de la pauvreté » ( la vie parmi les classes sociales les plus basses ), les plaisirs artificiels du monde la dégoûtaient. Ensuite elle s'est tournée vers l'évangile et s'est souvenue de la Russie.

En Russie ce n'était pas rare que les gens acceptent l'évangile de façon littérale. Régulièrement cela arrivait. Un homme ou une femme « quittait le monde » tout simplement et commençait à suivre Christ. Yekaterina se souvenait particulièrement d'un homme très riche qui s'appelait Pyotr.

Un soir Pyotr était venu voir le père de Yekaterina et lui avait dit, « Fyodor, cela fait quelque temps que je lis l'évangile, et j'ai décidé de suivre Christ. » Son père écoutait attentivement et Pyotr continua, « Je vais retirer tout mon argent de la banque pour le donner aux pauvres. »

Cela n'a pas pris longtemps. Pyotr et le père de Yekaterina ont chargé les sacs d'argent ( il y avait beaucoup de sacs ) dans une charrette tirée par trois chevaux. Ils se sont rendus dans le quartier le plus pauvre de Saint Pétersbourg et ils ont commencé à les donner. Quand la charrette était vide, ils sont rentrés à la maison. Pyotr, vêtu d'une rustique chemise en lin de paysan, avec un bâton dans la main, un morceau de pain et un petit sac de sel, embrassa le père de Yekaterina puis le salua avant de prendre la route à pied. Ils se tinrent à la porte pour le regarder disparaître dans la lumière dorée du soleil couchant.

Maintenant, en se rappelant de lui, il paraissait clair à Yekaterina ce que Christ voulait qu'elle fasse. Elle acheta pour son fils ce dont il avait besoin, donna tout ce qui lui appartenait, et quitta sa demeure pour s'installer dans un appartement dans les bas-quartiers de Toronto. C'était en 1931.

Yekaterina créa immédiatement un contact favorable avec les pauvres tandis qu'elle vivait et servait parmi eux. Elle passa encore du temps à New York, puis en 1947 elle déménagea avec son second mari ( Boris était décédé ) à Combermere dans l'Ontario. Là, son témoignage et la communauté qui s'est formée autour d'elle m'ont amené beaucoup plus près du secret des croyants persécutés de Russie. Mais avant de bien comprendre, j'ai dû me pencher sur la question de . . .

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Traduit et mis en ligne par eglisedemaison.com Nous aimerions lire vos commentaires : cliquez ici